Totale transparence : Je viens d’une famille noble, les Creviers de Yamaska (dans le sens de seigneur de). Ce qui fait que quand je franchis la rivière Yamaska sur l’autoroute 10 je gueule tout le temps :
- « YAMASKA, AGENOUILLE-TOI DEVANT TON SEIGNEUR ! »
Je me la pète aussi quand je vais dans les salons bouchervillois en disant que je suis de la même famille que le fondateur de la ville (Georges Boucher de Boucherville était marié à Jeanne Crevier de Yamaska) et qu’il serait peut-être temps que l’on rende hommage à nos glorieuses fondatrices en rebaptisant la ville Crevierpolis. (1) Bref mon nom est l’équivalent québécois de Jean-Aymeric Pont-Lévesque de Jemlapètefort en France ou Friedrich-Wilhelm Milkbenkäse Von Ichbinverrüctk en Allemagne ou en Autriche (au choix). (2)
Comme personne aristocratiquement bien connectée, j’ai été surpris de la méconnaissance populaire envers l’institution monarchique. La couronne n’est plus l’instituons dominante de notre système et même si beaucoup de spectacles l’entourent, les fonctions monarchiques (Roi, mais aussi Gouverneur général et Lieutenant-gouverneur) ne sont pas que symboliques. Dans notre système, la monarchie est devenue la gardienne de la constitution, le monarque et ses représentants sont chargés de performer des textes qui sans ça seraient froids et piétinés par plusieurs. C’est pour cette raison que j’ai fait le saut quand le ministre Roberge a déclaré « On est des démocrates, pas des monarchistes. » en déposant sa loi abolissant l’obligation de prêter serment au Roi en décembre dernier. Il me semble que le serment est clair, que jurer fidélité au roi, c’est jurer de respecter les décisions de la personne chargée de faire respecter la constitution ce qui me semble un gage de démocratie.
Depuis le décès d’Élisabeth II et les sparages péquistes autour du serment au roi, journalistes, politicien-ne-s et manants ont tous répété quelques faussetés qui m’ont fait saigner des oreilles. Donc d’abord, quelques mises au point :
- Le monarque du Canada n’est plus, depuis 1688, monarque de droit divin. Ce qui allait devenir le Royaume-Uni a été plongé dans plusieurs guerres civiles entre 1640 et 1688 opposant les tenants du pouvoir parlementaire aux tenants du pouvoir monarchique. Au final, c’est le Parlement qui a gagné sur la couronne ;
- Le titre de monarque d’Angleterre n’existe plus depuis 1710 au moment de la fusion des couronnes de Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse) et d’Irlande. Au Royaume-Uni, il est roi… du Royaume-Uni ;
- Charles III n’est pas roi au Canada parce qu’il est roi du Royaume-Uni… il est roi du Canada par décision du Parlement en 1931.
L’Assemblée nationale du Québec a donc décidé de se soustraire au serment au Roi prévu dans la Constitution canadienne , ce qui est son droit. Par ailleurs, en bon moderne, les serments me semblent moins importants que les contrats et les lois. Mais qu’est-ce qu’un serment si ce n’est qu’un contrat pratiqué de manière un peu plus intime. Sans farce, les députés ont néanmoins choisi de prêter serment, et ce à quoi ou à qui on prête serment est révélateur de ce qui important, voire sacré.
Le serment actuel va donc comme suis :
Dois-je vraiment vous dire qu’il n’y a pas de définition légale de ce qu’est le peuple du Québec ? En fait, dans l’espace qui sépare la définition d’un Mathieu Bock-Côté et un Gabriel Nadeau-Dubois on peut probablement faire entrer (inclure ici la métaphore de grandeur infinie de votre choix, lubrique ou non). Ceux d’entre vous ont certainement sourcillé à la mention d’une constitution du Québec. Bien que le Québec ne dispose pas de texte qui porte le nom de Constitution, certaines de ses lois jouent le rôle de constitution : la Loi sur l’exécutif, Loi sur l’Assemblée nationale, la Charte de la langue française et la Charte québécoise des droits et libertés. Ce qui est surprenant c’est que la Loi sur l’exécutif fait du Lieutenant-gouverneur (représentant de la couronne) le chef de l’État du Québec… il me semble dans ce cas d’abolir le serment au Roi c’est comme cacher le portrait d’un père et prétendre qu’on est orphelin.
Le rôle de la monarchie au Canada et au fond de valider les lois et de nommer le ou la Premier/Première ministre en vertu de règles constitutionnelles très précises. Dans le cas de résultats serrés, voire d’égalité ou encore d’élections contestées, la Gouverneure générale et les Lieutenant-gouverneurs ont la responsabilité d’arbitrer les différents comme en Colombie-Britannique en 2017. Bien que notre démocratie a aussi ses points fragiles, cette délégation de pouvoir du Parlement au monarque rend nos institutions invulnérables à des événements comme ceux du 6 janvier 2021 aux États-Unis. Les 60 millions accordés au Canada (provinces et fédéral confondus) sont un peu une assurance contre les coups de force autoritaires.
Par conséquent, que le ministre responsable des institutions démocratiques dise que d’abolir le serment au Roi représente nos valeurs démocratiques, c’est comme un vendeur de voitures qui dit que le frein mécanique est inutile ou un ami qui vous conseille de ne pas souscrire à une assurance habitation… Refaites vos devoirs monsieur le ministre. J’oserais ajouter qu'un gouvernement qui manie les clauses dérogatoires, même contre sa propre Charte des droits et libertés, n’a a donner de leçons de démocratie à personne… surtout quand il réprime toute question sur le sujet.
Je suis au fond monarchiste comme je suis automobiliste, cycliste et piéton: quel est le véhicule qui fonctionne le mieux? le plus stable et le plus sécuritaire ? Je ne suis un fan inconditionnel d'aucune forme de gouvernement, mais le fait est que celui que nous avons fonctionne.
(2)Avant qu’un conseil de famille ne me déchoie de mon nom, je me dois de vous dire la vérité. Il y a bien eu des Creviers seigneur de la Yamaska et dont la fin a été assez peu glorieuse. Je ne descends cependant pas de cette famille. Les rumeurs sur mes ascendants, bien qu’aventureuses, sont beaucoup moins glorieuses. Le premier Crevier de ma lignée à arriver au Québec se serait en fait échappé du bagne de Cayenne et aurait rejoint un territoire francophone, mais britannique pour échapper à la justice.