lundi 30 janvier 2023

L’adieu au Roi ? (Ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la monarchie.)


Totale transparence : Je viens d’une famille noble, les Creviers de Yamaska (dans le sens de seigneur de). Ce qui fait que quand je franchis la rivière Yamaska sur l’autoroute 10 je gueule tout le temps :

-       « YAMASKA, AGENOUILLE-TOI DEVANT TON SEIGNEUR ! » 

Je me la pète aussi quand je vais dans les salons bouchervillois en disant que je suis de la même famille que le fondateur de la ville (Georges Boucher de Boucherville était marié à Jeanne Crevier de Yamaska) et qu’il serait peut-être temps que l’on rende hommage à nos glorieuses fondatrices en rebaptisant la ville Crevierpolis. (1) Bref mon nom est l’équivalent québécois de Jean-Aymeric Pont-Lévesque de Jemlapètefort en France ou Friedrich-Wilhelm Milkbenkäse Von Ichbinverrüctk en Allemagne ou en Autriche (au choix). (2)

 Comme personne aristocratiquement bien connectée, j’ai été surpris de la méconnaissance populaire envers l’institution monarchique. La couronne n’est plus l’instituons dominante de notre système et même si beaucoup de spectacles l’entourent, les fonctions monarchiques (Roi, mais aussi Gouverneur général et Lieutenant-gouverneur) ne sont pas que symboliques. Dans notre système, la monarchie est devenue la gardienne de la constitution, le monarque et ses représentants sont chargés de performer des textes qui sans ça seraient froids et piétinés par plusieurs. C’est pour cette raison que j’ai fait le saut quand le ministre Roberge a déclaré « On est des démocrates, pas des monarchistes. » en déposant sa loi abolissant l’obligation de prêter serment au Roi en décembre dernier. Il me semble que le serment est clair, que jurer fidélité au roi, c’est jurer de respecter les décisions de la personne chargée de faire respecter la constitution ce qui me semble un gage de démocratie. 


Depuis le décès d’Élisabeth II et les sparages péquistes autour du serment au roi, journalistes, politicien-ne-s et manants ont tous répété quelques faussetés qui m’ont fait saigner des oreilles. Donc d’abord, quelques mises au point : 

  • Le monarque du Canada n’est plus, depuis 1688, monarque de droit divin. Ce qui allait devenir le Royaume-Uni a été plongé dans plusieurs guerres civiles entre 1640 et 1688 opposant les tenants du pouvoir parlementaire aux tenants du pouvoir monarchique. Au final, c’est le Parlement qui a gagné sur la couronne ;
  • Le titre de monarque d’Angleterre n’existe plus depuis 1710 au moment de la fusion des couronnes de Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse) et d’Irlande. Au Royaume-Uni, il est roi… du Royaume-Uni ;
  • Charles III n’est pas roi au Canada parce qu’il est roi du Royaume-Uni… il est roi du Canada par décision du Parlement en 1931.

L’Assemblée nationale du Québec a donc décidé de se soustraire au serment au Roi prévu dans la Constitution canadienne ce qui est son droit. Par ailleurs, en bon moderne, les serments me semblent moins importants que les contrats et les lois. Mais qu’est-ce qu’un serment si ce n’est qu’un contrat pratiqué de manière un peu plus intime. Sans farce, les députés ont néanmoins choisi de prêter serment, et ce à quoi ou à qui on prête serment est révélateur de ce qui important, voire sacré. 

 Le serment actuel va donc comme suis :  

« Je, (nom du député), déclare sous serment que je serai loyal envers le peuple du Québec et que j’exercerai mes fonctions de député avec honnêteté et justice dans le respect de la constitution du Québec »

 

Dois-je vraiment vous dire qu’il n’y a pas de définition légale de ce qu’est le peuple du Québec ? En fait, dans l’espace qui sépare la définition d’un Mathieu Bock-Côté et un Gabriel Nadeau-Dubois on peut probablement faire entrer (inclure ici la métaphore de grandeur infinie de votre choix, lubrique ou non). Ceux d’entre vous ont certainement sourcillé à la mention d’une constitution du Québec. Bien que le Québec ne dispose pas de texte qui porte le nom de Constitution, certaines de ses lois jouent le rôle de constitution : la Loi sur l’exécutifLoi sur l’Assemblée nationale, la Charte de la langue française et la Charte québécoise des droits et libertés. Ce qui est surprenant c’est que la Loi sur l’exécutif fait du Lieutenant-gouverneur (représentant de la couronne) le chef de l’État du Québec… il me semble dans ce cas d’abolir le serment au Roi c’est comme cacher le portrait d’un père et prétendre qu’on est orphelin.

 

            Le rôle de la monarchie au Canada et au fond de valider les lois et de nommer le ou la Premier/Première ministre en vertu de règles constitutionnelles très précises. Dans le cas de résultats serrés, voire d’égalité ou encore d’élections contestées, la Gouverneure générale et les Lieutenant-gouverneurs ont la responsabilité d’arbitrer les différents comme en Colombie-Britannique en 2017. Bien que notre démocratie a aussi ses points fragiles, cette délégation de pouvoir du Parlement au monarque rend nos institutions invulnérables à des événements comme ceux du 6 janvier 2021 aux États-Unis. Les 60 millions accordés au Canada (provinces et fédéral confondus) sont un peu une assurance contre les coups de force autoritaires. 

Par conséquent, que le ministre responsable des institutions démocratiques dise que d’abolir le serment au Roi représente nos valeurs démocratiques, c’est comme un vendeur de voitures qui dit que le frein mécanique est inutile ou un ami qui vous conseille de ne pas souscrire à une assurance habitation… Refaites vos devoirs monsieur le ministre. J’oserais ajouter qu'un gouvernement qui manie les clauses dérogatoires, même contre sa propre Charte des droits et libertés, n’a a donner de leçons de démocratie à personne… surtout quand il réprime toute question sur le sujet.

Je suis au fond monarchiste comme je suis automobiliste, cycliste et piéton: quel est le véhicule qui fonctionne le mieux? le plus stable et le plus sécuritaire ? Je ne suis un fan inconditionnel d'aucune forme de gouvernement, mais le fait est que celui que nous avons fonctionne.

 

 (1) J’ai donné à ma fille le surnom de Madame Di, parce que quand elle était bébé elle prononçait son nom « Didi »… et que ça me fait penser à Lady Di. J’oserais dire qu’un autre de ses surnoms est directement inspiré de feu Sa Majesté la reine Elizabeth.

(2)Avant qu’un conseil de famille ne me déchoie de mon nom, je me dois de vous dire la vérité. Il y a bien eu des Creviers seigneur de la Yamaska et dont la fin a été assez peu glorieuse. Je ne descends cependant pas de cette famille. Les rumeurs sur mes ascendants, bien qu’aventureuses, sont beaucoup moins glorieuses. Le premier Crevier de ma lignée à arriver au Québec se serait en fait échappé du bagne de Cayenne et aurait rejoint un territoire francophone, mais britannique pour échapper à la justice. 

jeudi 12 janvier 2023

Ma fille est une réfugiée climatique (Antigone contre les quatre cavaliers)


 Le mardi 13 septembre, au moment où le gouvernement de François Legault refusait de donner aux villes du Québec les moyens de faire face aux changements climatiques, une pluie torrentielle s’abattait sur la région de Montréal. On n’y voyait rien et les égouts ont vite débordés inondant rues et bâtiments dont le CPE que ma fille fréquente (fille que je nommerai ici Antigone pour préserver son identité.) Après la fermeture (une chance !), toutes les entrées d’eau se sont violemment mises à déborder inondant les locaux des plus vieux, endommageant les planchers et le bas des murs. Évidemment, quand il s’agit de l’eau provenant d’un égout, il était hors de question de simplement déshumidifier, il fallait décontaminer et rénover. Le CPE est dans une université et c’est heureusement elle qui a pris en main les rénovations. 


           

 Les complications sont venues du… ministère de la famille. Plutôt que d’aider, le MF a d’abord répondu aux appels au CPE en les informant que s’il ne pouvait pas offrir les services… il perdrait ses subventions (en plus de ne pas pouvoir percevoir l’argent des parents). Une garderie du vieux Montréal nous a offert des locaux qu’elle n’utilisait pas… cependant, les conditions du ministère pour l’utilisation des locaux étaient byzantines (nouveaux contrats de service, j’imagine, embauche des éducatrices-teurs par cette autre corporation, etc.). C’est à ce moment que vous avez pu lire mon sacre dans La Presse. Au final, les difficultés se sont aplanies quand la direction a trouvé au centre-ville des locaux qui n’étaient plus utilisés par la garderie du YMCA. 

            Antigone, la puce, elle, n’a presque rien vu. On lui a expliqué que la garderie était cassée et qu’il fallait trouver un autre endroit. Elle répétait à qui mieux mieux cet état de fait, avec son accent montréalais à couper au couteau (« ma gardérie est câwsé ! »). Le temps des péripéties et du déménagement, j’ai pris congé, on a exploré un peu les parcs du voisinage, fait du vélo, joué dans la cour, fait de la cuisine, écouté Passe-Partout. Les grands-parents ont contribué (merci !) et la situation s’est réglée assez vite. 

            Ma grand-mère m’a toujours dit « quand la vie te donne des citrons, fais-toi une tarte. » J’ai décidé de profiter de l’éloignement de la nouvelle garderie pour me remettre en forme, tous les matins, 30 à 40 minutes de vélo pour se rendre et même régime le soir (assistance électrique, je ne me vante pas). La première fois que nous sommes entrés dans les locaux temporaires, les lampes étaient éteintes pour profiter de la lumière naturelle… avec les résultats qu’il faisait plutôt sombre. Antigone refusait d’y aller. Je l’ai donc prise dans mes bras, on est entré (un peu en dépit de ses protestations). On a entrepris d’explorer les pièces une par une : la grande salle de jeu, la salle de l’autre groupe, les salles de bain (de grands, mais que les petits peuvent utiliser, trop cool) et l’espace des casiers avec sa photo sur laquelle (de son propre aveu) elle a l’air fâchée. À mon grand soulagement, comme par magie, son sourire est revenu, elle est descendue et a rejoint son groupe pour jouer, j’ai même dû insister pour avoir un bisou. Tout s’est assez bien déroulé après, mon cardio est même un peu reconnaissant de la distance supplémentaire que j’ai dû parcourir en vélo !

C’est ma sœur qui a décerné le titre de réfugié climatique à Madame Antigone. J’ai un peu tiqué… mais sur les faits fondamentaux (catastrophe liée aux réchauffements climatiques, déplacement, accueil temporaire) elle se qualifie. J’ai dû me rendre à l’évidence, les changements climatiques ont des impacts certains sur ma vie et celle de la prochaine génération. 

Impacts certains, mais légers : ma blonde et moi habitons proche de chez nos parents (je vous laisse nous psychanalyser), mon horaire était assez flexible pour que je puisse prendre la puce la plupart du temps. Il n’est toutefois pas difficile de s’imaginer pire que nous, la garderie est fréquentée par les enfants de plusieurs étudiants internationaux qui n’ont pas d’aide directe (j’ai d’ailleurs été témoin de la création d’un comité d’entraide à la vitesse de la lumière… bravo), loin de leur réseau, moins de ressources, horaire moins flexible pour plusieurs à cause de la charge d’étude et de travail… pas impossible, mais plus difficile. 

L’événement a surtout changé ma manière de voir les changements climatiques.

 L’été dernier alors que j’attendais patiemment ma commande à la petite boucherie du coin, j’écoutais un autre client discuter avec un employé des annonces de canicules à un poste de télé indéfini : 

« Criss, c’est rendu qu’ils mettent du noir sur les cartes pour montrer qu’il fait chaud. Pas du rouge, ostie, du noir ! Ils font ça, pis regarde dehors, IL NE SE PASSE RIEN ! » 

Or, quelques rues plus loin (ok… plusieurs rues plus loin) mes parents n’avaient plus d’électricité parce que les vents avaient emporté trois poteaux de l’Hydro. J’ai eu envie de lui en parler… mais j’ai eu peu peur (je ne sais pourquoi) que ça soit mal pris. Je trouvais à l’époque ce gars un peu débile dans sa manière de nier la réalité. Paradoxalement, je le comprends mieux maintenant. Notre narratif est en effet apocalyptique, avec les sept trompettes des ouragans, les quatre cavaliers climatiques (canicule, vortex polaire, montée des océans, désertification), canicules rouges et noires ! Bref, tant que les océans ne bouillent pas, rien ne sera à la hauteur de notre anxiété… Pourquoi ne pas simplement s’intéresser, médiatiquement ou personnellement, aux impacts près de chez nous ? Les inondations, les poteaux qui tombent, les routes obstruées ? Ce ne sont pas des Léviathans qui lancent des lasers par les yeux, mais ce sont les véritables conséquences. Ce n’est ni en noire, ni en rouge, mais les impacts sont bien là.

J’ai aussi pris conscience (je le savais, mais là, j’ai eu une révélation intime) que nous aimions bien nous dire mutuellement quoi faire (je m’inclus là-dedans). On aime se dire « appelle Untel ! », « c’est à Untel d’agir ! », « Faites une manif ! » et pas « Avez-vous besoin de bras pour déménager ? Garder ? Nettoyer ? » Bref, je crois qu’il faut se demander « oui mais toi, tu fais quoi ? » Je sais frères et sœurs et camarades au-dessus de la binarité, qu’il est réconfortant de critiquer et d’imputer toutes les fautes aux déesses Structures et Institutions… mais ne nous dépossèdes-tu pas de notre pouvoir, même limité, d’agir sur les choses ? 

Toi, tu fais quoi ?