jeudi 12 janvier 2023

Ma fille est une réfugiée climatique (Antigone contre les quatre cavaliers)


 Le mardi 13 septembre, au moment où le gouvernement de François Legault refusait de donner aux villes du Québec les moyens de faire face aux changements climatiques, une pluie torrentielle s’abattait sur la région de Montréal. On n’y voyait rien et les égouts ont vite débordés inondant rues et bâtiments dont le CPE que ma fille fréquente (fille que je nommerai ici Antigone pour préserver son identité.) Après la fermeture (une chance !), toutes les entrées d’eau se sont violemment mises à déborder inondant les locaux des plus vieux, endommageant les planchers et le bas des murs. Évidemment, quand il s’agit de l’eau provenant d’un égout, il était hors de question de simplement déshumidifier, il fallait décontaminer et rénover. Le CPE est dans une université et c’est heureusement elle qui a pris en main les rénovations. 


           

 Les complications sont venues du… ministère de la famille. Plutôt que d’aider, le MF a d’abord répondu aux appels au CPE en les informant que s’il ne pouvait pas offrir les services… il perdrait ses subventions (en plus de ne pas pouvoir percevoir l’argent des parents). Une garderie du vieux Montréal nous a offert des locaux qu’elle n’utilisait pas… cependant, les conditions du ministère pour l’utilisation des locaux étaient byzantines (nouveaux contrats de service, j’imagine, embauche des éducatrices-teurs par cette autre corporation, etc.). C’est à ce moment que vous avez pu lire mon sacre dans La Presse. Au final, les difficultés se sont aplanies quand la direction a trouvé au centre-ville des locaux qui n’étaient plus utilisés par la garderie du YMCA. 

            Antigone, la puce, elle, n’a presque rien vu. On lui a expliqué que la garderie était cassée et qu’il fallait trouver un autre endroit. Elle répétait à qui mieux mieux cet état de fait, avec son accent montréalais à couper au couteau (« ma gardérie est câwsé ! »). Le temps des péripéties et du déménagement, j’ai pris congé, on a exploré un peu les parcs du voisinage, fait du vélo, joué dans la cour, fait de la cuisine, écouté Passe-Partout. Les grands-parents ont contribué (merci !) et la situation s’est réglée assez vite. 

            Ma grand-mère m’a toujours dit « quand la vie te donne des citrons, fais-toi une tarte. » J’ai décidé de profiter de l’éloignement de la nouvelle garderie pour me remettre en forme, tous les matins, 30 à 40 minutes de vélo pour se rendre et même régime le soir (assistance électrique, je ne me vante pas). La première fois que nous sommes entrés dans les locaux temporaires, les lampes étaient éteintes pour profiter de la lumière naturelle… avec les résultats qu’il faisait plutôt sombre. Antigone refusait d’y aller. Je l’ai donc prise dans mes bras, on est entré (un peu en dépit de ses protestations). On a entrepris d’explorer les pièces une par une : la grande salle de jeu, la salle de l’autre groupe, les salles de bain (de grands, mais que les petits peuvent utiliser, trop cool) et l’espace des casiers avec sa photo sur laquelle (de son propre aveu) elle a l’air fâchée. À mon grand soulagement, comme par magie, son sourire est revenu, elle est descendue et a rejoint son groupe pour jouer, j’ai même dû insister pour avoir un bisou. Tout s’est assez bien déroulé après, mon cardio est même un peu reconnaissant de la distance supplémentaire que j’ai dû parcourir en vélo !

C’est ma sœur qui a décerné le titre de réfugié climatique à Madame Antigone. J’ai un peu tiqué… mais sur les faits fondamentaux (catastrophe liée aux réchauffements climatiques, déplacement, accueil temporaire) elle se qualifie. J’ai dû me rendre à l’évidence, les changements climatiques ont des impacts certains sur ma vie et celle de la prochaine génération. 

Impacts certains, mais légers : ma blonde et moi habitons proche de chez nos parents (je vous laisse nous psychanalyser), mon horaire était assez flexible pour que je puisse prendre la puce la plupart du temps. Il n’est toutefois pas difficile de s’imaginer pire que nous, la garderie est fréquentée par les enfants de plusieurs étudiants internationaux qui n’ont pas d’aide directe (j’ai d’ailleurs été témoin de la création d’un comité d’entraide à la vitesse de la lumière… bravo), loin de leur réseau, moins de ressources, horaire moins flexible pour plusieurs à cause de la charge d’étude et de travail… pas impossible, mais plus difficile. 

L’événement a surtout changé ma manière de voir les changements climatiques.

 L’été dernier alors que j’attendais patiemment ma commande à la petite boucherie du coin, j’écoutais un autre client discuter avec un employé des annonces de canicules à un poste de télé indéfini : 

« Criss, c’est rendu qu’ils mettent du noir sur les cartes pour montrer qu’il fait chaud. Pas du rouge, ostie, du noir ! Ils font ça, pis regarde dehors, IL NE SE PASSE RIEN ! » 

Or, quelques rues plus loin (ok… plusieurs rues plus loin) mes parents n’avaient plus d’électricité parce que les vents avaient emporté trois poteaux de l’Hydro. J’ai eu envie de lui en parler… mais j’ai eu peu peur (je ne sais pourquoi) que ça soit mal pris. Je trouvais à l’époque ce gars un peu débile dans sa manière de nier la réalité. Paradoxalement, je le comprends mieux maintenant. Notre narratif est en effet apocalyptique, avec les sept trompettes des ouragans, les quatre cavaliers climatiques (canicule, vortex polaire, montée des océans, désertification), canicules rouges et noires ! Bref, tant que les océans ne bouillent pas, rien ne sera à la hauteur de notre anxiété… Pourquoi ne pas simplement s’intéresser, médiatiquement ou personnellement, aux impacts près de chez nous ? Les inondations, les poteaux qui tombent, les routes obstruées ? Ce ne sont pas des Léviathans qui lancent des lasers par les yeux, mais ce sont les véritables conséquences. Ce n’est ni en noire, ni en rouge, mais les impacts sont bien là.

J’ai aussi pris conscience (je le savais, mais là, j’ai eu une révélation intime) que nous aimions bien nous dire mutuellement quoi faire (je m’inclus là-dedans). On aime se dire « appelle Untel ! », « c’est à Untel d’agir ! », « Faites une manif ! » et pas « Avez-vous besoin de bras pour déménager ? Garder ? Nettoyer ? » Bref, je crois qu’il faut se demander « oui mais toi, tu fais quoi ? » Je sais frères et sœurs et camarades au-dessus de la binarité, qu’il est réconfortant de critiquer et d’imputer toutes les fautes aux déesses Structures et Institutions… mais ne nous dépossèdes-tu pas de notre pouvoir, même limité, d’agir sur les choses ? 

Toi, tu fais quoi ?

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