dimanche 26 février 2023

Langues étrangères (dans l’espace, personne ne t’entendra sacrer)

     Alors que je jouais à la sirène avec Antigone (pour préserver son identité), ma fille, et que nous en étions à secourir notre huitième chat des requins, je me suis rendu compte que je jouais mes personnages (particulièrement Maurice le vétérinaire) avec un o$&!e d'accent français. J’ai tout de suite été ramené aux années 80 en banlieue de Montréal. Comme beaucoup de garçons, mes amis et moi remplissions des missions, souvent dans les cours des voisins, de la plus haute importance stratégique. On s’appelait tous Joe, on se lançait des « au secours » ou « tient bon Joe » avec un accent de l’Île-de-France. Je me suis donc demandé d’où me venait ce réflexe, de quelles histoires, de quelles lectures, de quelle écoute. Comme consommateur fanatique de SF et de fantasy… je me suis dit qu’il devait bien y avoir une réponse de ce côté. 

 Il y a probablement un peu de l’heroic-fantasy, en particulier du Seigneur des anneaux dans lequel tous les personnages se vouvoient. Toutefois, bien qu’il y ait débat sur la chose, je suis de ceux qui jugent que la première traduction(1) française est à chier. Francis Ledoux, le traducteur, a ignoré les nombreux indices laissés par Tolkien sur la manière de lire son œuvre et a démontré une ignorance crasse des instructions explicites laissée en annexe dans une section qui porte le très peu subtil titre de « On Translation ». Dans les faits, le « you » de Frodo à Sam se traduirait probablement par « tu », alors que celui de Sam à Frodo se traduirait par « vous ». On a donc biffé les relations de classes.
 
Pendant la pandémie, je me suis ramassé à jouer à Donjons et dragons avec des amis et ma douce conjointe. Étant programmé au français pratiqué dans le récit de Tolkien, j’ai un peu fait le saut quand ma douce s’est mise en tête de jouer un barbare elfe s’identifiant comme nain et dont le cri de guerre est « TABARNAC »(2). Celui qu’elle avait nommé Rollan-Brotor(3) est très vite devenu Mononc Rollan. Je me suis habitué à un point tel que quand Étéocle, mon ainé qui officiait comme DM(4), a décidé que les paysans de Phandalin parleraient comme des Français qui tentent d’imiter l’accent québécois, j’ai trouvé ça génial. Plus tard, ayant pris la relève comme maitre de jeu, j’acceptais sans problème l’idée qu’un nain travaillant sur un baleinier ait un accent des Îles-de-la-Madeleine (c’est même assez cool de jouer le reste de l’équipage comme DM).


Image conçue avec Midjourney, retouchée ensuite. 


Pour la SF, je suis plutôt un fan de Space-Opera… hormis Dans une galaxie près de chez vous, qui joue parfois spécifiquement sur le décalage linguistique, pas grand-chose. Pour les traductions de mes films préférés, bien qu’il y ait un effort pour un français international (que personne ne parle) toutes les traductions avaient inévitablement des accents franco-français, j’entends encore Han Solo crier à Luke : « Bravo, mais attrape pas la grosse tête p’tit gars ! ».

 

            Comment nous, Québécois-e, pourrions raconter l’histoire de nos mondes fantastiques et fantasmés ou de notre conquête spatiale ? J’aurais bien vu une colonie islando-québécoise sur Obéron, lune d’Uranus, dans le cadre de The Expanse… le créole de la ceinture aurait dû comporter quelques sacres et expressions bien de chez nous ! 

 

Et dans l’esprit des truckers de l’espace, il me semble qu’on est dû pour un remake québécois du Alien de 1979… si des Français peuvent faire une série de SF décentes dans un conteneur maritime, je ne vois pas pourquoi nous n’en aurions pas les moyens ! 


Je vois déjà une distribution du genre:


Je n'ai pas tous le casting mais on pourrait permuter les genres, la couleur de peau, etc. Je parle de remake, mais si quelqu’un a une histoire originale, je suis preneur. 


Je crois qu’il est plus que temps que nous nous imaginions nous même.

 

 

(1) La maison d’édition française des œuvres de Tolkien a confié la retraduction à un québécois en 2021, Daniel Lauzon. https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Lauzon

 

(2) En fait Taab’Ar’Nacht est un cri de guerre en vieux nain qui veut dire « Maudit sois-tu ennemi des miens, crève la gueule ouverte et que tes descendants pissent sur ton cadavre jusqu’à la septième génération »


(3) Le Manuel du JoueurI de Donjon et dragon donne quelques exemples de nom, Rollan est un nom elfe et Brottor un nom nain.

 

(4) Donnejonne masteure

 

vendredi 10 février 2023

Prises de sang dans le multivers

 

Univers-IRC-1. Le 25 janvier 2023, Raphaël Crevier s’est levé à 6 h 45. Le réveil de son téléphone a sonné et vibré doucement. Il s’est levé, a regardé à sa fenêtre : si le soleil n’était pas encore levé, le ciel semblait dégagé. La météo lui indiquait qu’il ne faisait même pas froid.

Si Raphaël se levait si tôt, c’est qu’il devait se soumettre à sa prise de sang annuelle. En 1986, il avait développé une thyroïdite d’Hashimoto et depuis devait régulièrement faire vérifier ses taux de TSH (Thyroid-Stimulating Hormone) ainsi que son cholestérol (une cholestérolémie élevée étant le corolaire d’un bas taux de TSH)… 

Son médecin avait programmé le test dans Clic Santé. Il lui était ensuite revenu de trouver un endroit. Il avait le choix entre la pharmacie, où il devrait payer, et le CLSC de Longueuil-Ouest. Radin. (ou social-démocrate), Raphaël choisit la deuxième option.

En ce matin de janvier, il était d’humeur massacrante parce qu’il devait être à jeun et ne pouvait donc pas prendre son café. Il avait rendez-vous à 7 h 30, il voulait faire durer le supplice le moins longtemps possible. 

Il prit soin de mettre un t-shirt pour que son bras reste dégagé pour l’aiguille. Au moins, la fourrure synthétique intérieure de son manteau était efficace au point d’être parfois désagréable dans les transports en commun. Sans faire de bruit, pour ne pas réveiller les dames de la maison, il quitta le logis et composa le code de fermeture de la porte d’entrée. Il se dirigea vers le sud pour aller prendre le tramway sur Curé-Poirier. Il parvint à l’arrêt chauffé et faillit s’endormir sur le banc en attendant. Un écran indiquait que le tramway n’était qu’à 3 minutes de son arrêt (ce que lui aurait aussi indiqué l’application du Réseau de transport du Grand-Longueuil). Une minute avant, une alerte de proximité sur son téléphone le réveilla presque. Il paya avec l’application « portefeuille » sur laquelle il avait téléchargé des titres de transport au début du mois. Le tramway était presque vide. À cette heure de la journée, à ce moment de la semaine, la plupart des gens qui devaient sortir pour le travail se dirigeaient plutôt vers le métro pour rejoindre le Centre-Ville de Montréal.

Le voyage de chez lui au CLSC n’était pas long, cinq minutes tout au plus. En descendant du tramway, l’air était doux et silencieux. Le vent faisait danser les sapins sur le terre-plein au milieu du boulevard. Il entra dans le hall, scanna le code-barre de sa carte universelle des services gouvernementaux (CUSG) dans un lecteur optique. Il se dit qu’au petit bip qu’il venait d’entendre, un autre avait dû retentir simultanément dans la salle de prélèvement, faisant apparaitre sur la tablette de l’infirmière les tests qu’il devait passer et faisant aussi imprimer les étiquettes pour les éprouvettes.   Il sourit un peu se souvenant d’une soirée où il avait eu un débat enflammé sur la possibilité de programmer sa CUSG sur son téléphone. Titres de transport et cartes de crédit le gênaient plus ou moins, il était plutôt vieux jeux quant à l’accès à son dossier de santé, de revenu et d’assurances parentales sur les serveurs du Gouvernement du Québec. 


« Y’A DES HOSTIES DE LIMITES À DONNER MES INFOS À TIM COOK ! » s’était-il écrié après quelques verres de vin biologiques dans le nez.

 

    Après avoir passé sa carte au lecteur, une voix masculine et autoritaire le questionna dans l’interphone sur tout symptôme d’infection des voies respiratoires (rhino-virus, influenza, COVID). Il n’avait rien. On lui demanda d’enlever son manteau, il s’exécuta, et sentit une légère chaleur alors qu’on le passait brièvement aux rayons UV. Il était maintenant stérile de tous pathogènes, de l’extérieur en tout cas. Le tapis doux, les murs bleu foncé et bien entretenus, était apaisant. À sa grande surprise, Raphaël réalisa que le CLSC diffusait une station de musique Lo-Fi qu’il connaissait bien. Il alla s’asseoir en attendant qu’on appelle son nom. La salle de prescription avait pris un peu de retard, deux ou trois personnes devaient passer avant lui. Néanmoins, il n’attendit que 5 minutes avant qu’une voix synthétique ne le convoque dans la salle 2. Il était fasciné par le zen de la salle de prélèvement : aucun papier visible, tout noir et blanc, tout rangé, on ne pouvait voir que le matériel nécessaire au prélèvement et quelques signes de présences humaines (gobelets de café et bouteilles d’eau réutilisables)… de quoi travailler confortablement.

À son arrivée, l’infirmière lut sur une tablette les tests prescrits et vérifiait les éprouvettes nécessaires aux prélèvements. Elle lui indiqua de s’asseoir. Raphaël se souvint des débats sur l’automatisation des prises de sang. Il était aussi là-dessus de la vieille école : il n’était pas chaud à faire confiance à un appareil de métal et de plastique qui devait lui planter une aiguille dans le bras et lui sucer un peu de sang. Il lui semblait que c’était le genre de problème avec lequel un humain devait avoir plus de facilité… Enfin, lui faisait plus confiance à la main humaine. Il se demanda si c’était une forme d’uncanny valley… 

            L’infirmière lui fit probablement un sourire derrière son masque de procédure, lui demanda de présenter le bras droit et de fermer le poing. Le prélèvement ne prit que quelques secondes, trois éprouvettes, zip, zoup, zip… Merci, bonsoir, les résultats seront disponibles pour vous et votre médecin dans votre dossier en ligne. Bonne journée !

 

            Avant de sortir, Raphaël s’acheta un petit café dans une machine distributrice. En payant avec son téléphone, il se dit qu’il aurait pu attendre… mais que son humeur ne pouvait que décliner. Le café était, certes, un peu moins bon que celui qu’il aurait pu se faire… mais c’était quand même un délicieux premier fix. Il prit le temps de terminer son gobelet qu’il jeta ensuite au compostage. Son téléphone lui indiqua qu’il avait juste le temps d’attraper le prochain tramway pour son coin de rue. 

 

***

 

Univers-RRC-0. Raphaël Crevier s’est levé à 6 h le matin du 23 janvier 2023 pour arriver d’avance au CLSC pour être certain de ne pas attendre trop longtemps afin de pouvoir aller reconduire sa fille à la garderie avant le début de sa journée de travail à 9 h. Il est allé en voiture parce que l’arrêt de bus le plus proche était trop loin et le passage de l’autobus trop incertain. Arrivé au CLSC, la machine pour payer le stationnement refusa deux cartes de crédit différentes avant qu’ils ne comprennent en lisant les tarifs en petit caractère que le stationnement serait de toute façon gratuit pour le temps qu’il espérait passer au CLSC. 

À l’entrée du CLSC, un grand garde sans uniforme (son jogging faisait un peu pyjama) lui posa des questions sur des signes de COVID avant de lui présenter un masque de procédure neuf et un numéro. Après quelques minutes d’attente, on appela son numéro pour la salle 2 que deux autres patients durent lui indiquer parce qu’il ne voyait pas où était le kiosque (un peu à cause de son manque de café). 

Bien qu’il ait pris rendez-vous via Clic santé, le CLSC n’avait pas ses coordonnées et il dut redonner son adresse puisque celle sur la prescription était la mauvaise. Après quoi, il retourna dans la salle d’attente… une infirmière appela timidement son nom après quelques minutes supplémentaires. L’infirmière dut réviser deux fois le formulaire de demandes de test pour bien voir combien de prélèvements elle devait faire. Non seulement le formulaire était écrit en pattes de mouche, mais les tests étaient indiqués par une croix dans une liste de plusieurs dizaines d’autres. Ce qui le marqua c’était à quel point la salle était désorganisée : aucune étagère pour un matériel encore dans des boites sur les murs et le rebord des fenêtres. Les employés s’enorgueillissaient d’un nouvel ordinateur qui leur indiquait les gens à appeler (et peut-être plus). 

Après le test, Raphaël quitta le CLSC le plus rapidement possible, ce qui le rassurait parce qu’il craignait que l’absence de tickets sur le tableau de bord de sa voiture ne lui attire des ennuis. Heureusement, se disait-il, la visite n’avait quand même pas pris plus que 20 minutes. Il conduisit de mauvaise humeur jusqu’à chez lui où il put enfin prendre un premier café préparé avec amour par sa blonde.


***


J'aurais pu parler de mes moments plus dramatiques dans notre système de santé, j'aurais pu parler des désorganisations plus flagrantes... mais je voulais simplement souligner à quel point notre système est fait pour soigner des corps et non des personnes. Le système est fait pour donner des soins et non recevoir des patients, les gens qui les guident ou leur famille.