jeudi 7 janvier 2021

Vir Heroicus Sublimis (Brandolini, Newman et moi)

Nous étions en 1998 ou 1999, j’étais dans ma cuisine froide d’un petit appartement du quartier Rosemont. Je faisais la vaisselle (détail prosaïque, je sais). À la radio, j’écoutais Macadam Tribus avec l’inimitable et regretté Jacques Bertrand. Ce soir-là, l’émission diffusait quelques lectures de poèmes. J’écoutais de manière distraite en attendant un segment plus intéressant… jusqu’à ce que deux strophes accrochent mes oreilles et me marquent à jamais « prêt à penser/Révolution de T-shirt ». 

 

Je ne me souviens plus de ce qu’il y avait avant et de ce qui venait après.

 

Je venais de commencer des études en science politique et l’une des choses qui me fascinait était à quel point certains de mes condisciples pensaient par slogans ou par phrases (très) courtes : le peuple uni jamais ne sera vaincu, le pouvoir absolu corrompt absolumentles médias sont les chiens de garde de la démocratie. De ces petites phrases naissaient des analyses entières qui m’horrifiaient. Les choses se sont améliorées quand je suis passé aux cycles supérieurs : l’immense majorité des étudiant-e-s abordaient les matières avec sérieux et en profondeurs. Toutefois au détour d’une conférence, d’un article ou d’un livre, je découvrais parfois ces insupportables raccourcis. Pire je constatais qu’il était possible pour certains de bâtir des carrières à rationaliser des convictions arbitraires plutôt que de se soumettre à une raison parfois cruellement incompatible.

 

Si j’étais parfois combatif (un collègue l’a vécu un après-midi alors que j’ai démonté son exposé oral phrases par phrase…), le plus souvent, une grande fatigue m’envahissait devant ce qui me semblait des océans de bêtises (mon père appelle cette lassitude la pauploute). Je me suis longtemps cru seul à être aussi épuisé, je sais maintenant que beaucoup d’entre vous partage cet état. En fait, Alberto Brandolini, un programmeur italien, en a même tiré une loi. Selon la loi de Brandolini (ou principe d’asymétrie de la bullshit), l’énergie nécessaire pour réfuter des conneries est dix fois supérieure à celle nécessaire pour en émettre. À mon sens, cet énoncé demanderait quelques preuves empiriques pour être loi, force est de constater que des experts ressentent quotidiennement cette asymétrie des discours. Certains n’ont en effet plus aucune pudeur à commenter des discours d’experts sur les réseaux sociaux par « Ouais, mais Céline Geneviève elle a fait une vidéo sur YouTube ou elle dit que… ». Ce qui est pire, c’est que l’effort mis à répondre à ces commentaires tombe souvent à plat « Ouais, mais moi je ne crois pas à ces faits [statistiques, raisonnement logique] là. ».

 

Pour l’instant, j’aimerais rajouter à cet énoncé un corollaire et un constat qualitatif :

 

·      Corollaire : il y a un coût d’opportunité à s’impliquer dans une discussion sur un point de bullshit. Si c’est une activité que vous désirez poursuivre, l’énergie que vous y consacrerez sera dépensée au détriment de celle qu’il faudrait pour émettre de nouvelles vérités. En d’autres mots, vous devrez choisir entre démontrer l’improbabilité de l’existence des Illuminatis ou des Reptiliens, plutôt que d’expliquer comment fonctionne le parlementarisme canadien ou d’autres sujets tout aussi passionnant. 

 

·      Constat qualitatif : il y a quelque chose de décourageant de constater cette asymétrie d’énergie et de déprimant à voir la popularité de la bullshit et de ses corollaires. Il est plus facile de sortir des énoncés de son cul que de dire le réel, plus facile de répéter des slogans à la vérité approximative que de produire un discours soumis aux faits, plus facile de dénigrer le raisonnement de l’autre par un effet de rhétorique que de réfléchir à la validité des arguments au risque de changer d’idée. 

 

J’ai conscience de mettre côte à côte d’une part une parole universitaire que je juge déficiente et, d’autre part, la pseudoscience ou les délires conspirationnistes. 

Brandolini ne vise pas uniquement la seconde catégorie, cette loi s’applique tout énoncé visiblement issu d’un déni du réel au profit d’une opinion idéalisée que l’on ne veut pas lâcher. On voit donc ce processus de pensé du ressenti dans les endroits les plus louches du web comme sur les ondes des radios et des télévisions les plus respectables ou, pire, à l’abri dans des départements d’université. Dans ce dernier cas, j’atteins le dernier cercle de l’enfer dépressif en constatant aussi que ces universitaires ont souvent une plus grande notoriété… parce qu’il leur est plus facile de pondre des discours parce qu’encore une fois, ils organisent leur pensée et leur vision du monde autour de leur ressenti, plutôt que sur une réalité récalcitrante.

 

S’il y a une différence dans le ton, s’il y a une différence dans l’objectif, je ne vois toutefois pas de différence fondamentale entre un discours conspirationniste et le discours scientifique produit par un universitaire qui manipule les faits plutôt que ses hypothèses. C’est le même principe de production. Les vérités ne s’imposent pas d’elles-mêmes, il faut les accepter ; la raison ne s’impose pas d’elle-même, il faut s’y soumettre. Et c’est un exercice plus difficile qu’il n’y paraît : il est émotivement plus facile de démonter le réel que de se démonter soi. 

 

Barnet Newman a peint en 1951 Vir Heroicus Sublimis, l’homme héroïque sublime. Il s’agit d’une longue bande rouge traversée d’une ligne noire, de deux lignes blanches et de quelques lignes rouge pâle. L’homme héroïque sublime : des petites bandes de couleur diverses dans un univers rouge de bruit et de fureur. J’ai cru à un message universel : l’humanité seule contre les lois de la thermodynamique, contre la ligne du temps, contre l’univers. J’y ai vu une lutte héroïque contre le déclin inexorable de nos corps et de notre espèce pour que dans l’éternité, par-delà du froid glacial et indifférent de l’univers, l’humanité reste une lumière. Je me rends compte que, plus prosaïquement, nous baignons dans le rouge du fatras de nos pensées, de nos idées et de nos délires. 

 

Et dans ce fatras, il faut bien reconnaitre qu’il est difficile et présomptueux de catégoriser ses idées et surtout celle des autres : qui peut être sûr que certains délires d’aujourd’hui ne sont pas les idées de génie de demain ? Qui sait si ces délires ne comprennent pas, sous des couches de douleur qui la déforme, une part de vérité ? Ce qui est surtout difficile, c’est de ne pas céder à la tentation de contre-attaquer contre ces machines délirantes à cracher de la haine (ou juste des machines pédantes à propager des discours d’autocongratulation). 

 

Il serait si aisé de simplement devenir l’un de ces automates programmés à produire du discours… plutôt que de démonter les mécanismes derrière la cacophonie dans lesquels nous baignons. 

 

Il serait si facile de se résigner et de se laisser disparaitre dans le déni de la dérive. Si facile de se taire et de protéger son fragile égo… et pourtant aussi soulageant que de boire du vinaigre pour se réhydrater.

 

 Je prends donc l’engagement d’écrire. Je ne suis ni messie ni Robin des bois des temps modernes, j’ambitionne juste de résister dignement et d’émettre un signal dans le bruit. 

 

À bientôt…




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire