lundi 1 février 2021

Entre Netflix et l’épuisement : Nos rôles dans les drames collectifs

 Le mardi 10 mars 2020, j’étais assis à mon bureau quand j’ai reçu un courriel de l’Université où j’enseigne (pour les moins informés, c’est l’UQAM). La direction annonçait qu’elle suspendait tous les voyages et qu’elle refuserait de financer les déplacements pour colloque et recherche. Connement, je l’ai mal pris. Je devais donner une conférence à Sherbrooke en mai. Je pouvais comprendre qu’on limite les voyages en Chine, en Iran ou en Italie… mais ne pas pouvoir aller à Sherbrooke, ça me dépassait. Donc, je n’ai pas vu venir la pandémie et encore moins le confinement. Je ne l’ai tellement pas vu venir que quand la vice-présidente à la convention collective de mon syndicat nous a demandé à mes collègues et moi (je travaille aussi au syndicat) ce que nous en pensions, j’ai répondu que c’était une manière qu’avait trouvée l’Université pour faire des économies sur le dos des enseignants. Oui… c’était à courte vue.

Le jeudi suivant, le premier ministre du Québec donnait la première d’une longue série de conférences de presse sur les mesures que le gouvernement comptait mettre en place pour faire face à la menace covidienne. Le lendemain, il déclarait l’état d’urgence sanitaire et « (…) mettait le Québec sur pause. » Un confinement complet qui devait durer quinze jours… Au moment d’écrire ces lignes, l’enseignement dans les Cégeps et les Universités se fait encore en ligne et nous vivons le premier couvre-feu de l’histoire du Québec. 

J’approuve de toutes mes forces toutes mesures prises par les gouvernements à travers le monde pour limiter la propagation du SARS-CoV-2. J’estime même faire partie de cette poignée d’ultras qui serrerait la vis un peu plus… Par contre, je doute. Je ne pourrais pas vous dire à quel moment s’est instauré ce doute qui n’a jamais porté sur la volonté du gouvernement du Québec de faire ce qu’il fallait. Je ne doute pas des mesures en tant que telles, ni des principes de biologies et d’épidémiologie que les sous-tendes, qui relèvent moins du constat empirique que d’une modélisation mathématique de la transmission. Mais je fronce les sourcils en écoutant les conférences de presse du premier ministre (quand j’ai le temps). Ce dont je doute, c’est de la relation du gouvernement (de tous les gouvernements) avec ce qui est normal et de sa capacité à se détacher de cette normalité.  

Dès le mois d’avril 2020, l’analyste politique Rafael Jacob évoquait que la pandémie ne se terminerait qu’avec l’arrivée d’un vaccin… dans mon dénie initial, je pensais (gentiment) qu’il disjonctait. J’avais du mal à m’avouer que cette plaie ne partirait pas seul ou, du moins, grâce à nos efforts pour stopper la propagation de cet agent infectieux. De même, en écoutant le premier ministre et les membres de son cabinet, j’ai l’impression que ses actions ne prennent pas en compte ce fait fondamental : il devra y avoir des mesures sanitaires drastiques tant et aussi longtemps qu’un nombre suffisant d’individus ne se sera pas fait vacciner. Ainsi masques et distanciation physique seront de mise et les lieux de rassemblements (théâtre, cinémas, bars, etc…) devront significativement modifier leurs activités et seront susceptibles de fermer à chaque fois qu’une vague menacera de nous submerger. Jamais le gouvernement n’a fait cette mise en garde de base comme si les choses pouvaient revenir à la normale avant la fin de l’opération vaccin. 

 

Les autorités québécoises se comportent comme si : comme si nous n’étions pas loin de notre regrettée normale et comme si la meilleure manière de faire face à la crise était de « rajouter » des mesures à cette vie normaletoujours visible sous les vagues. En fait, notre stratégie semble avoir comme objectif de ne modifier que le minimum, nous n’acceptons pas que la pandémie entrave fondamentalement la bonne marche de notre société. Alors télétravail, télé-éducation, télé le soir… mais toujours autant de projets, de productivité ou d’examen. Nous nions que les événements demanderaient un profond changement d’organisation. Ainsi, le normal nous glisse à répétition entre les doigts depuis mars 2020… sans ligne directrice, beaucoup d’entre nous ne savent plus sur quel pied danser.  

Le sociologue allemand bipolaire, accessoirement mort de la grippe espagnole, Max Weber (oui, je sais, c’est un virage rough dans le texte) décrit l’exercice du pouvoir comme un tango. Il y a d’une part un groupe qui essaie d’imposer une autorité en exerçant sa puissance et de l’autre un groupe qui reçoit cette autorité, l’accepte ou la refuse. En cas d’acceptation, on dira de ce groupe qu’il se discipline. Le gouvernement Legault voit les choses exactement de cette manière. Il impose un certain nombre de mesures (masques fermeture des lieux de rassemblement, couvre-feu, etc.) et espère que la population y répondra avec discipline, voire docilité (bonjour Madame Guilbault !)

Pour résumer, d’une part, il ne faut pas perdre de vue la vie normale, comme un phare dans la nuit. De l’autre, il faut exercer une autorité et espérer une discipline : se mettre sur pause, signer un contrat moral, répondre à l’appel de ne rien faire après 20 heures… Se discipliner… même si c’est dans l’impuissance et l’anxiété du retour promis de la normale. La conséquence est que chacun garde le rôle qui était le sien avant la crise. Ceux qui sont devenus essentielssont surchargés, ceux qui ne le sont pas cherchent à survivre et à pouvoir prévoir… d’une manière ou d’une autre, nous sommes coincés dans la suractivité ou devant nos fauteuils à épuiser les séries sur nos sites de streaming préférés… quand nous avons encore les moyens de les payer.

Pour nous donner une idée de l’ampleur du drame, la comparaison utilisée au départ était la Deuxième Guerre mondiale. Si le rapprochement a des limites (les coronavirus n’ont pas de capital à envahir), certains des éléments de cette histoire auraient pu inspirer les gouvernants. Par exemple, l’idée de mobilisation

La mobilisation générale de la Grande Guerre signifiait la conscription de tous les hommes aptes à combattre. Bien sûr, dans les circonstances actuelles, combattre demande une expertise précise : réanimer, intuber, mettre des solutés, etc. Mais, plus généralement, mobiliser c’est aussi un appel à la participation et la distribution des rôles précis, ce que le gouvernement ne fait qu’avec parcimonie. En d’autres mots, mobiliser c’est jouer en équipe, c’est nous donner des rôles quitte à en créer de nouveaux. Créer une campagne de communication qui emploie les comédiens, les comédiennes sans emploi ; employer des jeunes animateurs, animatrices de camps dans les services de garde, mobiliser les locaux inoccupés, le personnel des restos pour les sans-abris, etc. J’ai conscience que certains de mes exemples tiennent plus ou moins la route, mais c’est simplement pour vous donner une idée.

Jouer en équipe c’est aussi faire un plan de match. Le point de départ de tout plan est d’accepter la réalité : nous jouons un match et nous ne le gagnerons pas tant que nous n’aurons pas tous été vaccinés. Jouer en équipe aurait été prendre en compte que cette année scolaire ne serait pas comme les autres et peut-être un peu l’année suivante… c’était refiler des priorités et surtout prendre acte qu’il y aura un rattrapage à faire après. Jouer en équipe c’était dire que les théâtres, cinéma, bars seraient probablement fermés une bonne partie de l’année, proposer quelque chose d’autre à ceux qui y œuvrent ou du moins leur permettre de prévoir.

 Les temps demandaient une mobilisation générale, le dirigisme, de créer des agences gouvernementales pour tout et n’importe quoi… mais notre gouvernement, comme beaucoup d’autres, n’a pas su choisir l’audace. Oui, je fais mon gérant d’estrade et, oui, je le fais un peu tard… mais après la COVID, il y aura une reconstruction pour laquelle ce gouvernement n’a pour l’instant qu’à offrir que des stratégies de communication et des politiques normales.

J’ai mis quelques mois à retomber sur mes pieds. Au bout de ce temps, j’ai vidé la chambre d’invité de notre nouvelle maison et j’ai transféré mon matériel de la salle de lavage vers ce qui était un nouveau bureau/studio. Ma blonde (bientôt) psychologue a transformé la salle à manger en salle de consultation. Nous avons embrassé la pandémie, parce que nous en avons les moyens. Et j’estime que notre chance, ce sont moins ces moyens que de pouvoir jouer un rôle, de pouvoir aider. Une immense partie de la population du Québec aurait pu avoir un rôle à jouer, au lieu de ça, on leur dit de patienter dans leur salon en regardant des séries Netflix ou en attendant la conférence de presse du PM.




 

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