lundi 27 mars 2023



Je ne sais pas exactement de quel mécanisme de défense de ma dynamique psychologique découle ce texte. Mais je me sens déchiré, j'ai l'impression, d'une part de m'être fidèle, fidèle à mes épiphanies et mes idées mais avec la sensation languissante de déchirer quelque chose avec mes nouveaux choix de vie. J’avais commencé à écrire un texte fort songé. C’était un incipit sur le fait de prendre parti, la première fois que je l’ai fait, le nationalisme dans le Québec du début des années 90. Des mots pleins de sagesse, de profondeur et de poésie… Puis, en fermant Word alors que je manquais de sommeil, j’ai fait un faux mouvement, tout s’est sélectionné et a été remplacé par « ç »….  L’enregistrement automatique a fait la job à mon texte plus vite que je n’ai pu faire CRTL-Z et a relégué mes phrases aux donjons de l’oublie éternel…, Je suis allé me coucher triste et amer. 

Puis je n’avais pas écrit sur le plus important, une douce soirée de novembre 2007…

 

Au déjeuner le matin suivant, Antigone ma fille m’a regardé et m’a demandé, « Papa, qu’est-ce que tu fais en partisant pour ton travail? » À quatre ans, elle a un peu de misère avec certaine conjugaison et les participes présents sont probablement sa bête noire (il faut l’entendre conjuguer jouer)… Quoiqu’il en soit, sa mère et moi avons trouvé l’équivoque amusante. 

Parce que, il faut bien le dire, je fais[1] maintenant un travail partisan. J’en ai conscience, et je ne le cache pas. Je suis dans une position nécessairement contradictoire : mon équipe contre l’autre, c’est la règle fondamentale du jeu que j’ai décidé de jouer. Plus prosaïquement, je suis partisan, parce que je suis d’un parti. Ça peut apparaître tautologique, mais c’est en fait une construction historique que je dois reconnaitre bien que je ne la vive pas comme de la même manière. Historiquement, que ce soit le parti d’Ali au début de l’Islam, les partis catholiques et protestants durant les guerres de religion au XVIe en France, puis les Whigs et les Tory britannique, l’idée de parti est au départ très clairement l’idée d’un fragment d’un tout, voire de la singularisation d’un élément au détriment du tout… peut-être même jusqu’à la rupture.

 

Mais, je crois qu’on a tendance à trop diminuer le rôle de nos émotions, de nos vies et des soirées tiède de novembre…

 

Si j’entends souvent le vol noir des corbeaux sur la plaine, je n’ai jamais vraiment envie que l’ennemi connaisse le prix du sang et des larmes… Si certains autres ont cette optique, je crois qu’elle ne sied pas à notre temps. Pour moi un parti c’est une organisation qui cherche à convaincre les autres que ses idées sont le plus prometteuses pour le bien commun. Je ne comprends pas cette démarche comme une volonté de fragmentation ou comme un aveuglement lié à une vision partielle et partial du monde. Je le vois comme le club des gens qui voudraient un peu plus de rouge ou de bleu dans la vie. Tout n’est pas contradictoire, tout n’a pas à s’imposer à tous de manière autoritaire. Je n’ai pas d’ennemi, j’ai des adversaires dont je comprends les motivations, les craintes et les colères. Je suis même d’accord avec certaines de leurs idées et sentiments. Si je suis d’un parti, c’est, d’une part, que le jeu social me tord un peu le bras et la faute de mon incapacité à convaincre (que je vois souvent comme une incapacité de l’autre à recevoir). 

 

Je n’ai pas toujours été comme ça… On insiste beaucoup sur la révolution tranquille, mais je crois que les historiens ignorent ou diminuent l’importance de l’essor du nationalisme au début des années 1990. À part Mordechaï Richler et mon grand-père Labdacos (pour préserver son identité), tout le monde et sa mère étaient souverainistes. Je le suis aussi devenu, (j’ai même adhéré  au PQ (whaaaattt) et je me souviens de ma première réflexion partisane. La Fédération Étudiante Universitaire du Québec à l’époque questionnait la volonté du gouvernement Parizeau de regeler les frais de scolarité universitaire et exprimait avec véhémence sa critique. Dans les corridors de l’UdeM, j’ai croisé quelques pancartes et je ne pouvais pas comprendre comment on pouvait être aussi véhément envers le gouvernement… J’étais aveuglément d’un parti. 

 

Le temps a passé, je me suis senti de moins en moins à l’aise dans un parti pour lequel tout était secondaire à la souveraineté. Je me sentais de plus en plus prisonnier de cette option dont pas assez de gens veulent et dont j’étais certain qu’il n’était pas primordial à la pérennité de la francophonie nord-américaine. Le 18 novembre 2007, je suis allé au show d’adieu des Me, Mom et Morgentaler j’ai longtemps marché dans l’air frais de Montréal… j’ai réfléchi, écouter de la musique, je me suis demandé de quoi je voulais être… j’ai arrêté de me mentir et j’ai décidé de sortir de ce carcan qui ne correspondait plus au monde que j’avais vécu dans mon adolescence, à la politique que je voulais vivre et faire.

 

Je n’ai pas la prétention de faire de la politique autrement, les contraintes de ce monde sont trop importantes. J’ai la prétention d’avoir conscience que je suis d’un parti, conscience que cette fraction du monde dont je suis parti prenante risque de déformer la manière dont je le vois. J’ai mes convictions, je pense fermement qu’elles sont justes, et elle constitue la frontière de mes solidarités. 


Tu crois que le monde est fondamentalement chaotique et que les gens doivent s’en sortir par la seule force de leurs poignets ? 

 

On ne voit pas les choses de la même façon. 

 

Tu vois tous les programmes sociaux comme des entraves à la liberté ou pire des complots pour t’asservir? 

 

On ne voit pas les choses de la même façon.

 

Tu crois que les contraintes sociales sont si grandes que les individus ne peuvent rien pour améliorer le monde ou se sortir de leur condition ?

 

On ne voit pas les choses de la même façon.

 

Mais si tu crois qu’on peut s’en sortir ensemble, comme une grande équipe, si tu crois qu’on peut réfléchir de manière rationnelle nos manières de vivre pour justement vivre mieux, si tu crois qu’il faut écouter les autres, être gentil, toujours, alors, quelle que soit les organisations que tu trouves sympathiques, tu es de mon partis.



[1] Pour ceux qui ont manqué un épisode, je travaille comme organisateur pour un parti politique, tu peux trouver sur mon profil LinkedIn ou Facebook les informations. Je l’éclipserai ici pour faire le focus sur la dimension de partisan qui, je le pense peu s’appliquer à tout le monde.

lundi 6 mars 2023

Ce qui est important


    C’était le samedi 15 octobre 1983.

    Je n’avais probablement rien à faire… j’ai ouvert la télévision, j’ai attendu que l’électricité statique s’estompe, que l’écran se réchauffe pour afficher une image de plus en plus claire. J’ai tourné la roulette pour passer à travers les postes. Rien au canal 10, rien au 6 et au 12 qui de toute façon étaient en anglais… J’aurais pu tenter de regarder Radio-Québec, mais il fallait mettre la roulette principale sur le U pour ensuite régler la roulette secondaire sur le bon poste UHF et la plupart du temps, les ondes étaient instables… Je suis revenu au 2, Radio-Canada. On nous montrait plein de gens dans un amphithéâtre[1] qui brandissaient des pancartes et scandaient des noms… j’ai compris Robert Bourassa, Daniel Johnson et Pierre Paradis… J’ai compris qu’on votait, j’ai compris qu’il y avait une course et qu’il y allait avoir un gagnant. Il me fallait donc prendre parti… j’ai pris pour Pierre Paradis[2], parce que c’était le plus jeune et qu’il avait une barbe.


Image générée par Midjourney
   

    Ça a été mon premier contact avec la politique et c'était du spectacle et de la compétition. J’avais pourtant la piqure, l’impression qu’il s’était passé sous mes yeux quelque chose d’important. J’ai vécu plusieurs moments politiques du Québec, du Canada et du monde… discussions constitutionnelles, le référendum de 1995, fin de la guerre froide… tout pour renforcer ma conviction qu’il se passait quelque chose d’important. Je suis resté passionné de politique, c’est l’actualité que je consommais, le sujet sur lequel j’écrivais dans le journal étudiant, ce dont j’avais envie que l’on me parle à l’école… et après le CÉGEP je suis allé en… littérature. Pourquoi ? À ce jour je n’en ai aucune idée. 

    J’ai quand même fini par aboutir en science politique à l’université, mais ma migration de littérature à science po ne s’est pas faite sans heurt… j’ai fini un satané bacc. en lettre sans la moyenne pour aller aux études supérieures… parce que j’étais un peu nul, parce que plus ou moins motivé à faire de véritables études littéraires… 

    Ma blonde de l’époque est tombée enceinte de mon fils Étéocle et, comme pour tout saut qualitatif dans la vie, une question simple s’est imposé « qu’est-ce que tu veux vraiment faire dans la vie ? » Au même moment, je lisais Le Tricheur et Le Naufrageur de Jean-François Lisée sur la période des négociations constitutionnelles sous Robert Bourassa entre 1987 et 1992… Bien que je pense encore que c’est un livre tendancieux aux conclusions cousues de fils bleus, il s’agit néanmoins d’un chef-d’œuvre de journalisme d’investigation qui donnait un sens de ce que c’était d’être dans la salle où les décisions importantes se prennent, comme celle de faire virer ou non un peuple sur une décision constitutionnelle. 

    À la fin de la belle saison, j’ai pris la décision d’aller en science politique. 

    Ce qu’on appelle la politique n’a jamais eu bonne réputation, théâtre peut-être d’une trop grande concentration de pouvoir entre certaines mains, cause de répression ou d’envie, le-la passionné-e de politique passe alors pour quelqu’un qui convoite ce pouvoir, un peu comme un anneau magique qui donne des envies de conquête mondiale à son porteur. Je ne vivais pas sur une île déserte et j’avais ma gang de lettreux… à qui un soir de party j’ai annoncé que j’allais en science politique. Sincèrement, je crois que j’ai ressenti quel;que chose qui se rapproche de quelqu’un qui fait un coming out sur son orientation/identité sexuelle… avec les mêmes « je le savais » après coup. 


    J’ai toujours ressenti la politique comme le lieu où nous décidions en équipe de la manière dont nous voulions mener notre communauté, notre société… une espèce d’endroit abstrait et sacré où nous callions collectivement les shots. Sans surprise, je suis devenu un fan de The West Wing parce que c’est la seule œuvre qui m’a semblé une représentation juste de ce que je ressens. Une scène en particulier me tire toujours les larmes. La première fois où nous rencontrons, l’assistant personnel du président, Charlie Young, celui-ci est obnubilé par l’impression d’être là où ça compte vraiment et s’exclame « I’ve never felt like this »… ce à quoi on lui répond «  It doesn’t go away. » 

    

    J’ai essayé plusieurs fois d’être au-devant de cet important que je ressentais, j’ai milité dans plusieurs partis, plusieurs associations, j’ai milité dans plusieurs syndicats… Si j’ai souvent ressenti que je n’étais pas à la hauteur, que je n’étais pas toujours cohérent, de la plus petite assemblée de cuisine au plus gros congrès, l’impression que j’ai à chaque fois est au moins celle d’être utile. C’est ce qui est important.

    

    Faire des études en science politique a radicalement changé ma perspective sur le monde (en même temps, si t’es études ne te remettent pas en question, c’est probablement parce que t’as pas fait ça comme il faut). Je me suis un peu perdu dans l’univers académique, j’ai poursuivi une semi-carrière dans un monde qui me semble manquer de rigueur et dont je ne partage pas les objectifs et les méthodes. 


    Un samedi soir d’hiver, j’étais dans le petit bureau de mon appartement froid du Plateau-Mont-Royal. Il faisait noir, il n’y avait qu’une petite lampe qui éclairait une énorme pile d’examens à corriger… la remarque s’est imposée à moi : « Ce n’est pas ça ce que je voulais faire dans la vie. »

 

 [À suivre...]

 



[1] C’était au Collisée de Québec.

[2] En toute transparence, je ne pouvais pas prévoir comment allait se terminer sa carrière.