lundi 6 mars 2023

Ce qui est important


    C’était le samedi 15 octobre 1983.

    Je n’avais probablement rien à faire… j’ai ouvert la télévision, j’ai attendu que l’électricité statique s’estompe, que l’écran se réchauffe pour afficher une image de plus en plus claire. J’ai tourné la roulette pour passer à travers les postes. Rien au canal 10, rien au 6 et au 12 qui de toute façon étaient en anglais… J’aurais pu tenter de regarder Radio-Québec, mais il fallait mettre la roulette principale sur le U pour ensuite régler la roulette secondaire sur le bon poste UHF et la plupart du temps, les ondes étaient instables… Je suis revenu au 2, Radio-Canada. On nous montrait plein de gens dans un amphithéâtre[1] qui brandissaient des pancartes et scandaient des noms… j’ai compris Robert Bourassa, Daniel Johnson et Pierre Paradis… J’ai compris qu’on votait, j’ai compris qu’il y avait une course et qu’il y allait avoir un gagnant. Il me fallait donc prendre parti… j’ai pris pour Pierre Paradis[2], parce que c’était le plus jeune et qu’il avait une barbe.


Image générée par Midjourney
   

    Ça a été mon premier contact avec la politique et c'était du spectacle et de la compétition. J’avais pourtant la piqure, l’impression qu’il s’était passé sous mes yeux quelque chose d’important. J’ai vécu plusieurs moments politiques du Québec, du Canada et du monde… discussions constitutionnelles, le référendum de 1995, fin de la guerre froide… tout pour renforcer ma conviction qu’il se passait quelque chose d’important. Je suis resté passionné de politique, c’est l’actualité que je consommais, le sujet sur lequel j’écrivais dans le journal étudiant, ce dont j’avais envie que l’on me parle à l’école… et après le CÉGEP je suis allé en… littérature. Pourquoi ? À ce jour je n’en ai aucune idée. 

    J’ai quand même fini par aboutir en science politique à l’université, mais ma migration de littérature à science po ne s’est pas faite sans heurt… j’ai fini un satané bacc. en lettre sans la moyenne pour aller aux études supérieures… parce que j’étais un peu nul, parce que plus ou moins motivé à faire de véritables études littéraires… 

    Ma blonde de l’époque est tombée enceinte de mon fils Étéocle et, comme pour tout saut qualitatif dans la vie, une question simple s’est imposé « qu’est-ce que tu veux vraiment faire dans la vie ? » Au même moment, je lisais Le Tricheur et Le Naufrageur de Jean-François Lisée sur la période des négociations constitutionnelles sous Robert Bourassa entre 1987 et 1992… Bien que je pense encore que c’est un livre tendancieux aux conclusions cousues de fils bleus, il s’agit néanmoins d’un chef-d’œuvre de journalisme d’investigation qui donnait un sens de ce que c’était d’être dans la salle où les décisions importantes se prennent, comme celle de faire virer ou non un peuple sur une décision constitutionnelle. 

    À la fin de la belle saison, j’ai pris la décision d’aller en science politique. 

    Ce qu’on appelle la politique n’a jamais eu bonne réputation, théâtre peut-être d’une trop grande concentration de pouvoir entre certaines mains, cause de répression ou d’envie, le-la passionné-e de politique passe alors pour quelqu’un qui convoite ce pouvoir, un peu comme un anneau magique qui donne des envies de conquête mondiale à son porteur. Je ne vivais pas sur une île déserte et j’avais ma gang de lettreux… à qui un soir de party j’ai annoncé que j’allais en science politique. Sincèrement, je crois que j’ai ressenti quel;que chose qui se rapproche de quelqu’un qui fait un coming out sur son orientation/identité sexuelle… avec les mêmes « je le savais » après coup. 


    J’ai toujours ressenti la politique comme le lieu où nous décidions en équipe de la manière dont nous voulions mener notre communauté, notre société… une espèce d’endroit abstrait et sacré où nous callions collectivement les shots. Sans surprise, je suis devenu un fan de The West Wing parce que c’est la seule œuvre qui m’a semblé une représentation juste de ce que je ressens. Une scène en particulier me tire toujours les larmes. La première fois où nous rencontrons, l’assistant personnel du président, Charlie Young, celui-ci est obnubilé par l’impression d’être là où ça compte vraiment et s’exclame « I’ve never felt like this »… ce à quoi on lui répond «  It doesn’t go away. » 

    

    J’ai essayé plusieurs fois d’être au-devant de cet important que je ressentais, j’ai milité dans plusieurs partis, plusieurs associations, j’ai milité dans plusieurs syndicats… Si j’ai souvent ressenti que je n’étais pas à la hauteur, que je n’étais pas toujours cohérent, de la plus petite assemblée de cuisine au plus gros congrès, l’impression que j’ai à chaque fois est au moins celle d’être utile. C’est ce qui est important.

    

    Faire des études en science politique a radicalement changé ma perspective sur le monde (en même temps, si t’es études ne te remettent pas en question, c’est probablement parce que t’as pas fait ça comme il faut). Je me suis un peu perdu dans l’univers académique, j’ai poursuivi une semi-carrière dans un monde qui me semble manquer de rigueur et dont je ne partage pas les objectifs et les méthodes. 


    Un samedi soir d’hiver, j’étais dans le petit bureau de mon appartement froid du Plateau-Mont-Royal. Il faisait noir, il n’y avait qu’une petite lampe qui éclairait une énorme pile d’examens à corriger… la remarque s’est imposée à moi : « Ce n’est pas ça ce que je voulais faire dans la vie. »

 

 [À suivre...]

 



[1] C’était au Collisée de Québec.

[2] En toute transparence, je ne pouvais pas prévoir comment allait se terminer sa carrière.

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