jeudi 6 mars 2025


Image générée par MidJourney - ta gueule j'ai pas le temps ni l'argent.


Instructions de lecture

  • Si tu te rends compte que tu es un-e protagoniste de ce texte, rapporte-toi à la fin si tu n’as pas le temps.
  • Si tu reconnais quelqu’un, garde ça pour toi, ou au pire, pour moi.
  • Mes excuses à DiFee von Wien à qui j’ai balancé plusieurs expressions de ce texte en fin de semaine.
  • Traumavertissement – ça parle de manière soft et positive de séparation, de dépression, d’anxiété et de phobie sociale. Je partage trop. — N’hésite pas à passer ton chemin si tu te sens fragile.
  • Trouve les 4 chansons populaires citées et l’allusion à la Genèse – commentaires-texto-courriels acceptés.

 -Prologue-

J’espère que tu me pardonneras, mais je vais t’écrire au « tu ».

Je voudrais te raconter une histoire qui te changera du marais des tragédies quotidiennes. Je suis convaincu que le récit de mes cassures, mes… (je me garde des punchs) et la fin ou je partage probablement trop, te fera du bien. Je t’avertis par contre, ça n’est pas un film d’action, mais un genre de comédie psychologique.

-Perturbations-

Bon (pause dramatique), c’est par contre une histoire qui commence mal : par la fin d’une autre. Mais, comme dans tout récit, le héros doit se confronter à un élément déclencheur qui l’éjecte de son état initial.

Il y a quelques mois, je me suis séparé.

Cette séparation s’est passée un peu trop bien. Je te résume : nous nous sommes assis, elle m’a dit qu’elle nous considérait plus comme des amis et qu’elle avait besoin de son espace… J’ai dû être radicalement honnête avec moi : elle avait parfaitement raison. La seule chose qui m’attristait vraiment était aussi la seule raison pour laquelle je restais : ma fille. Je voulais pour Antigone (nom fictif) une famille « complète ».

         Sa mère et moi sommes maintenant et sincèrement de bons amis. Elle a pris la voiture et s’est trouvé son appartement, je reste dans la maison. Antigone (nom fictif) est clairement passée par une phase d’adaptation plus ou moins facile, mais elle est entourée de bienveillance, de tendresse et d’amour.

         Ça a été une cassure nette, claire et propre. Le genre de fracture qui se ressoude bien. Mais une fracture reste une fracture. En plus, le retour à la vie solo a été source de révélations. La première : c’est ma sécurité émotive s’est trouvé un appart et est partie avec la voiture. Il y avait un trou béant dans mon quotidien, je marchais maintenant sur le fil de la vie sociale sans filet de sécurité. Mais le monde s’est surtout révélé comme un grand désert affectif avec assez peu d’oasis pour étancher ma soif. Si tu m’avais servi un verre à ce moment, je t’aurais demandé de me jurer de ne pas arrêter même si je te disais quand.

         Je trainais donc cette brèche au quotidien et j’ai réalisé que j’étais ébréché depuis bien plus longtemps que ma séparation. J’ai pris conscience d’une tendance troublante : la principale motivation de toutes mes activités est de plaire à un/e autre, au mieux autre chose. Ce qui me motive s’énonce presque toujours « Oh, je vais faire, ça, untel-e va aimer ça. », « Oh, ça, ça sera cool pour la job… » presque jamais « Oui j’aime ça. »

         Mon premier défi est donc devenir ma « propre source de validation » (copyright mon psy). En d’autres termes, de devenir mon meilleur ami, mon entraineur ou, à tout le moins, les gars dans les gradins qui te cri « VAS-Y CHAMPION ! ». Mais le politologue aime bien l’image du Parlement cognitif qui doit d’urgence réorienter ses politiques pour que les résolutions à l’étude ne soi que par et pour moi.

         Ce n’est pas la première fois que je vis seul, bien que, quand je fais le calcul, ça n’est pas mon mode par défaut. Même si la solitude m’est familière, après une longue période de vie en couple, les relations avec les autres sont un défi. J’ai tendance à me remettre en question, à me sentir malhabile et inadapté. J’allais mieux, mais mon changement de statut matrimonial me ramène ailleurs. Naviguer les gens ça n’est pas comme aller à bicyclette, c’est plutôt comme arrêter de s’entrainer plusieurs mois, plusieurs années : les muscles s’atrophient et les ligaments se rigidifient.

         Par conséquent, j’ai été un peu dubitatif face au reste du monde. Je me suis volontairement un peu isolé (un petit problème de santé et une hospitalisation m’ont aidé). Il se peut que, jusqu’aux fêtes, tu m’aies trouvé un peu distant. C’est que je me suis souvenu des époques de solitude de ma vie et de toutes les situations débiles dans lesquelles Raph-seul-du-passé a pu se mettre. J’ai donc décidé de me tenir avec un gars que j’aime quand même bien, moi, et de voir si je pouvais me lier d’amitié avec ce sympathique bonhomme.

         Mais il y a Elle. (REBONDISSEMENT)

           

Venant d’une génération dont la langue maternelle est le sarcasme, je présume qu’à cette phrase précise tu t’es dit : « O $* !* de Raph à m@***, je le savais. » (Pour ton info, dans ma tête tu as une voix un peu débile, avec un défaut d’élocution qui implique beaucoup de salive. Je suis désolé.) Calme-toi toute de suite, je ne suis pas impliqué dans un délire amoureux quasi psychotique à la Don Quichotte/Dulcinée, Roméo & Juliette ou Cyrano/Roxanne. Néanmoins, si j’avais un cadre narratif sur lequel me reposer, je serais peut-être moins déstabilisé.

         Donc il y a Elle.

 

– Elle le débat et l’adulte-

Elle apparait dans mon imaginaire à des degrés d’intensité divers depuis quelques mois. Je te dirais en revanche que les pièces des casse-têtes de nos vies ne s’alignent clairement pas. Raph-seul-du-passé se serait probablement basé sur des rationalisations débiles pour tenter gentiment de forcer les choses… avec un discours ambivalent du genre « Mon ange, laisse-moi te voler ce moment. » Il aurait insisté pour prendre un verre, aurait été cute, mais lourd… aurait tout précipité pour elle, pour lui surtout. Et ça, c’est objectivement une mauvaise idée et dans ce cas précis, pour des raisons qui ne te regardent pas, c’est une idée de m…

         Ce qui nous amène néanmoins à l’autre soir (DOUBLE REBONDISSEMENT)

Bon (pause dramatique) avec cet énoncé de temporalité volontairement flou, si tu sais lire entre les lignes, tu te rends compte j’ai un problème narratif. Je ne veux identifier personne, parce que ça n’est pas l’intérêt de cette histoire et, pour des raisons évidentes, hormis moi, les acteurs (et j’en effacerai volontairement certains) ne sont certainement pas très chauds à ce que je donne des détails… Il me faut donc être juste assez clair pour que tu suives, mais assez obscur pour que les innocents soient épargnés.

         Donc l’autre soir…

Posons le décor, imagine-toi un pub : boiseries, chaises classiques, tables de bois foncé, dans un coin des canapés Chesterfield en cuir. Quant aux acteurs, je vais me contenter de te dire un groupe de personnes, dont elle… Il y a plusieurs mois que nous nous sommes vus (tu as bien lu). On s’est manqué lors d’événements, on s’est texté (à peine et toujours pour une raison). Avant d’entrer, j’ai néanmoins passé quelques minutes, très nerveux, à me remettre en question comme un gamin de 15 ans. En entrant, je suis (très) content de la voir et… elle le semble aussi.

         La dernière fois que nous nous sommes vus, les circonstances faisaient en sorte que nous nous côtoyions régulièrement. J’avais du plaisir avec elle, on déconnait beaucoup, un certain courant passait. C’est à la fin de cette période que j’ai commencé à me poser des questions… puis je me suis séparé, j’ai pris du temps pour moi… avec moi.

         En cet autre soir, elle est souriante et superbe, comme toujours. On ne se parle pas tant, du moins pas assez. Toutefois, sans surinterpréter, à la manière dont elle a d’être, je me sens accueilli, en sécurité, chez moi. Cette soirée lui tient à cœur, elle rit et s’emporte… et sincèrement, ça me touche. Le courant passait encore… Je sais de quoi ce texte à l’air… mais ça n’est pas l’important.

         Ce qui est significatif, c’est la manière dont j’ai réagi à un moment où je me suis senti menacé (NOUVEAU REBONDISSEMENT).

Il y a eu cette petite chose qui m’a mis en état d’alerte. Mon Parlement intérieur a été appelé en session d’urgence. Une faction m’y intimait de « faire un move », d’aller plus loin, de déclarer quelque chose, n’importe quoi, de demander plus, là maintenant, de lui arracher la certitude d’une affection. Une fois son temps de parole épuisé, l’autre faction s’est levée, je l’ai senti clairement majoritaire, c’est elle qui gouvernait. Et sa position, ma position, c’est que j’avais simplement envie d’être là, de profiter du maintenant, de son visage, de son sourire, même si j’avais un peu de mal à le fixer. Je veux simplement me laisser emplir de cet étrange et soudain sentiment de complicité, d’intimité et de l’incroyable buzz d’ocytocine. Celle qui est devant moi est précieuse et je ne veux pas la gaspiller par mes insécurités.

         Et c’est ce que j’ai fait.

         Et c’est ce point de l’histoire que je voulais absolument te raconter, c’est ma bonne nouvelle, mon évangile (OK je me calme). Ce que je ressens pour elle ne dépend que de moi et n’a pas besoin d’une réponse pour exister. En fait, ce que je sentais à ce moment et ce qui m’a pris quelques jours à mettre en mot, c’est que ça rendait le tout plus précieux. Je sentais mon meilleur ami me donner une tape sur l’épaule et me murmurer à l’oreille « Bien joué. »

L’histoire pourrait s’arrêter là.

L’histoire devrait s’arrêter là.

(Avant que ton imagination perverse ne s’emporte, je te rappelle qu’on est dans une comédie psychologique.)

Il y a des moments dans la vie où il faut être « l’adulte dans la pièce » : quand un ami l’échappe grave sur la bouteille, quand une collègue d’université pleure de manière incontrôlable un amour refusé… à Ottawa devant l’ambassade des États-Unis et que tu sais que la police va rappliquer, quand, pendant une cérémonie à la mémoire d’un défunt, les gars de la cuisine à côté décident d’écouter du Offspring au moment d’un témoignage émouvant… Bref, tu comprends le topo, il est arrivé une situation du genre (qui n’avait rien à voir avec elle) et l’adulte ça devait être moi… et qu’être adulte signifiait malheureusement partir.

Elle m’a demandé un lift.

En réglant sa facture, elle tentait de convaincre le barman d’une chose qui lui tenait à cœur. C’est la scène la plus cute qui m’ait été donnée de voir depuis longtemps.

Et cette dernière scène à son importance, laisse-moi te placer les acteurs : Il y a moi, sur un intense buzz d’ocytocine sous l’éclairage en douche du pub qui la regarde, elle, parler avec passion. Et il y a le barman médusé qui ne veut pas nous contredire… 

Je remarque surtout que la trame musicale n’est plus le punk qui a joué toute la soirée, j’entends une guitare acoustique, comme si Kurt Cobain avait réussi à vieillir… un morceau très GenX. Je shazame… « Everlong (accoustic version) – Foo Fighters ». J’ai ricané, c’était cohérent au reste de la soirée et je n’étais pas si loin avec Nirvana.

Je l’ai laissé au métro et j’ai joué mon rôle d’adulte.

Il y eut une nuit, il y eut un matin.

 

– Marche au soleil-

Et quand la lumière fut, j’ai mis une bonne heure à rapailler les fragments de mon cerveau dispersé par le soleil de la veille.

Par curiosité, j’ai rajouté « Everlong » à ma liste de lecture pour la marche : Meg Myers, The National, Kings of Leon, The Clash… Foo Fighters.

Fait rare de nos hivers : il faisait soleil et doux. Les rues de Longueuil étaient lumineuses en dépit de la neige sale. Après quelques minutes de marches, les premiers accords d’Everlong ont vibré dans mes écouteurs. Dave Grohl s’est mis à chanter :

« Hello
I’ve waited here for you,
Everlong… »

J’étais la veille… ma gorge s’est serrée et le refrain m’a achevé.

« And I wonder
If everything could ever be this reel forever
If everything could ever be this good again. »

J’ai dû m’arrêter, je me suis mis à sangloter à cause de l’intensité de l’émotion.

Si tu fais une petite recherche, tu trouveras qu’Everlong est une chanson écrite par Dave Grohl sur son divorce, sur une nouvelle relation, sur le moment doux-amer ou tu laisses une vie de côté, pour une nouvelle. Une vie qui reprend peu à peu de la saveur.

Je ne suis pas croyant, je n’ai pas cette tendance à penser qu’il y a quelque chose au-delà du matériel. Je me la joue désenchantement du monde à fond. Je n’ai donc aucune confiance aux messages de la Vie, de l’Univers, du Cosmos ou de la proverbiale Divine Providence. Aucune personnification anthropomorphique ne me parle…

Cependant, le parallèle que je trace est celui de la relecture d’un livre pour la deuxième, dixième, vingtième fois. Les œuvres qu’on a envie de relire offrent toujours un chapitre, un paragraphe, une phase qu’on n’avait moins remarqué, un élément d’abord ignoré qui vous fait voir le récit sous un autre angle.

         Elle est la première phrase, Everlong la suivante et je lis maintenant différemment le récit de mon existence. Depuis mon adolescence, j’ai le sentiment d’être d’abord seul… depuis ce matin sous le soleil, sans disjoncter au point de me dire que nous sommes tous connectés, j’ai le sentiment d’être avec vous. J’ai confiance que le courant passera avec de rares personnes et je vis bien avec ça. Je sais surtout que les autres ne me sont plus étrangers, que beaucoup d’entre eux ont vécu les mêmes choses avant moi et en ont fait des chansons.

 

– Épilogue —

 

Tu te demanderas surement si j’ai écrit ce texte pour elle.

Non.

Je l’ai écrit parce que j’avais envie. J’avais envie de partager comment je me sens, que la vie est encore belle, qu’il y a encore des gens de cœur qui s’emportent pour ce qu’elles et ils aiment. D’autres qui en font des chansons… et je crois que mon texte s’inscrit dans ce flot de messages souriant qui veut rappeler qu’on est tous dans le même bateau.

Au terme de cette rédaction, je me rends compte aussi que je devais trouver les bons mots pour décrire une situation nouvelle pour moi… et j’ai l’impression que le cadre habituel du langage avait des implications et des hiérarchisations que je ne voulais pas… pourquoi on dit être « juste » amis par exemple ? Une amitié comme avec elle serait déjà inestimable pour moi…

 

OK, maintenant qu’on en parle…

 

Oh well…

 

[À partir d’ici tu comprendras que le « tu » n’est plus collectif que si tu n’es pas « elle », il ne s’adresse plus à toi…]

 

– Post-scriptum juste pour toi —

 

Si tu lis ces lignes, laisse-moi d’abord un peu m’expliquer. Oui, c’est un texte un peu plus sérieux que les échanges que nous avons d’habitude (quoique). Je veux que tu saches que si j’ai écrit et publié ce texte c’est pour tout ce que tu as lu plus haut et, surtout, parce que j’ai beaucoup de mal m’exprimer à propos de toi… donc de te parler. Je ne suis pas tant déstabilisé par la soudaineté et l’intensité de ce qui se passe en moi… je me connais, je discerne rapidement ceux que je n’apprécie pas ou les personnes rares et précieuses que j’apprécie. Je réalise que c’est l’une des rares choses sur laquelle je me fais une absolue confiance. Ce sur quoi je ne me fais pas confiance c’est d’être adéquat sur ces émotions soudaines avec les sujets de cette affection. Juste savourer est nouveau pour moi… peut-être au point d’avoir été un peu passif.

Je suis envahi d’un gigantesque et chaud sourire intérieur quand je pense à toi… mais ça éclipse tout le vocabulaire. J’ai donc craint d’être sacrément intense si j’essayais de te parler sans avoir fait cette petite introspection et ce trop long exercice. (Moment akward : si tu es rendu à cette phrase… le restant du texte a surement été un peu intense. Pardon ? I guess?).

Je voudrais aussi m’excuser parce qu’en me repassant le fil des événements, par mécanisme de défense, j’ai dû être un peu cocky et distant et que ça a pu passer pour de l’indifférence. Il y a aussi parfois « des gens » autour et je n’assumais pas tout à fait mon affection… Je suis totalement vulnérable quand tu me serres dans tes bras.

J’ai aussi l’impression d’avoir manqué quelques cues, comme la fois où tu m’as répété au téléphone que nous étions vraiment dus pour nous voir… et je t’ai dit de ne pas stresser avec ça. Bon… ni toi ni moi n’avons le temps pour ce genre de discussion en ce moment… néanmoins… j’aurais pu…

Donc… au risque d’être intense permet moi d’être aussi clair que je le peux : les êtres humains pour qui j’ai cette infinie affection et avec qui je me sens comme chez moi, libre et spontanément intime (du moins ouvert) se comptent sur les doigts d’une main. Tu en fais partie. Je n’ai pas d’explication, ça m’a juste frappé. Je ne suis pas solide sur mes deux pattes parce que je ne comprends pas encore tout…

Tu te demandes peut-être pourquoi je tourne autour du pot et que je ne dis pas simplement « tu me plais » ? Parce que c’est plus que ça. Pourquoi je ne te dis pas « je t’aime » ? Ça serait plus juste, mais balancer ça, comme ça, au début, à froid, c’est un peu brutal et épeurant. Ça implique aussi une demande « d’être ensemble » ou du moins d’explorer les possibles que je ne me sens pas le droit de faire.

Parce que, pour des raisons évidentes (si elles ne le sont pas pour toi, tant mieux, mais on en discutera et je vais te pointer quelques trucs…), emboiter les pièces de casse-tête de nos vies serait loin d’être simple et je me sens l’obligation de te laisser tout l’espace, tout l’air possible et une bonne part de l’initiative… Ne crains même pas de me faire mal… je vis bien avec toutes les possibilités.

Mon affection est inconditionnelle… (bon… si t’es une tueuse en série, on verra…)

Je te serre dans mes bras.


lundi 27 mars 2023



Je ne sais pas exactement de quel mécanisme de défense de ma dynamique psychologique découle ce texte. Mais je me sens déchiré, j'ai l'impression, d'une part de m'être fidèle, fidèle à mes épiphanies et mes idées mais avec la sensation languissante de déchirer quelque chose avec mes nouveaux choix de vie. J’avais commencé à écrire un texte fort songé. C’était un incipit sur le fait de prendre parti, la première fois que je l’ai fait, le nationalisme dans le Québec du début des années 90. Des mots pleins de sagesse, de profondeur et de poésie… Puis, en fermant Word alors que je manquais de sommeil, j’ai fait un faux mouvement, tout s’est sélectionné et a été remplacé par « ç »….  L’enregistrement automatique a fait la job à mon texte plus vite que je n’ai pu faire CRTL-Z et a relégué mes phrases aux donjons de l’oublie éternel…, Je suis allé me coucher triste et amer. 

Puis je n’avais pas écrit sur le plus important, une douce soirée de novembre 2007…

 

Au déjeuner le matin suivant, Antigone ma fille m’a regardé et m’a demandé, « Papa, qu’est-ce que tu fais en partisant pour ton travail? » À quatre ans, elle a un peu de misère avec certaine conjugaison et les participes présents sont probablement sa bête noire (il faut l’entendre conjuguer jouer)… Quoiqu’il en soit, sa mère et moi avons trouvé l’équivoque amusante. 

Parce que, il faut bien le dire, je fais[1] maintenant un travail partisan. J’en ai conscience, et je ne le cache pas. Je suis dans une position nécessairement contradictoire : mon équipe contre l’autre, c’est la règle fondamentale du jeu que j’ai décidé de jouer. Plus prosaïquement, je suis partisan, parce que je suis d’un parti. Ça peut apparaître tautologique, mais c’est en fait une construction historique que je dois reconnaitre bien que je ne la vive pas comme de la même manière. Historiquement, que ce soit le parti d’Ali au début de l’Islam, les partis catholiques et protestants durant les guerres de religion au XVIe en France, puis les Whigs et les Tory britannique, l’idée de parti est au départ très clairement l’idée d’un fragment d’un tout, voire de la singularisation d’un élément au détriment du tout… peut-être même jusqu’à la rupture.

 

Mais, je crois qu’on a tendance à trop diminuer le rôle de nos émotions, de nos vies et des soirées tiède de novembre…

 

Si j’entends souvent le vol noir des corbeaux sur la plaine, je n’ai jamais vraiment envie que l’ennemi connaisse le prix du sang et des larmes… Si certains autres ont cette optique, je crois qu’elle ne sied pas à notre temps. Pour moi un parti c’est une organisation qui cherche à convaincre les autres que ses idées sont le plus prometteuses pour le bien commun. Je ne comprends pas cette démarche comme une volonté de fragmentation ou comme un aveuglement lié à une vision partielle et partial du monde. Je le vois comme le club des gens qui voudraient un peu plus de rouge ou de bleu dans la vie. Tout n’est pas contradictoire, tout n’a pas à s’imposer à tous de manière autoritaire. Je n’ai pas d’ennemi, j’ai des adversaires dont je comprends les motivations, les craintes et les colères. Je suis même d’accord avec certaines de leurs idées et sentiments. Si je suis d’un parti, c’est, d’une part, que le jeu social me tord un peu le bras et la faute de mon incapacité à convaincre (que je vois souvent comme une incapacité de l’autre à recevoir). 

 

Je n’ai pas toujours été comme ça… On insiste beaucoup sur la révolution tranquille, mais je crois que les historiens ignorent ou diminuent l’importance de l’essor du nationalisme au début des années 1990. À part Mordechaï Richler et mon grand-père Labdacos (pour préserver son identité), tout le monde et sa mère étaient souverainistes. Je le suis aussi devenu, (j’ai même adhéré  au PQ (whaaaattt) et je me souviens de ma première réflexion partisane. La Fédération Étudiante Universitaire du Québec à l’époque questionnait la volonté du gouvernement Parizeau de regeler les frais de scolarité universitaire et exprimait avec véhémence sa critique. Dans les corridors de l’UdeM, j’ai croisé quelques pancartes et je ne pouvais pas comprendre comment on pouvait être aussi véhément envers le gouvernement… J’étais aveuglément d’un parti. 

 

Le temps a passé, je me suis senti de moins en moins à l’aise dans un parti pour lequel tout était secondaire à la souveraineté. Je me sentais de plus en plus prisonnier de cette option dont pas assez de gens veulent et dont j’étais certain qu’il n’était pas primordial à la pérennité de la francophonie nord-américaine. Le 18 novembre 2007, je suis allé au show d’adieu des Me, Mom et Morgentaler j’ai longtemps marché dans l’air frais de Montréal… j’ai réfléchi, écouter de la musique, je me suis demandé de quoi je voulais être… j’ai arrêté de me mentir et j’ai décidé de sortir de ce carcan qui ne correspondait plus au monde que j’avais vécu dans mon adolescence, à la politique que je voulais vivre et faire.

 

Je n’ai pas la prétention de faire de la politique autrement, les contraintes de ce monde sont trop importantes. J’ai la prétention d’avoir conscience que je suis d’un parti, conscience que cette fraction du monde dont je suis parti prenante risque de déformer la manière dont je le vois. J’ai mes convictions, je pense fermement qu’elles sont justes, et elle constitue la frontière de mes solidarités. 


Tu crois que le monde est fondamentalement chaotique et que les gens doivent s’en sortir par la seule force de leurs poignets ? 

 

On ne voit pas les choses de la même façon. 

 

Tu vois tous les programmes sociaux comme des entraves à la liberté ou pire des complots pour t’asservir? 

 

On ne voit pas les choses de la même façon.

 

Tu crois que les contraintes sociales sont si grandes que les individus ne peuvent rien pour améliorer le monde ou se sortir de leur condition ?

 

On ne voit pas les choses de la même façon.

 

Mais si tu crois qu’on peut s’en sortir ensemble, comme une grande équipe, si tu crois qu’on peut réfléchir de manière rationnelle nos manières de vivre pour justement vivre mieux, si tu crois qu’il faut écouter les autres, être gentil, toujours, alors, quelle que soit les organisations que tu trouves sympathiques, tu es de mon partis.



[1] Pour ceux qui ont manqué un épisode, je travaille comme organisateur pour un parti politique, tu peux trouver sur mon profil LinkedIn ou Facebook les informations. Je l’éclipserai ici pour faire le focus sur la dimension de partisan qui, je le pense peu s’appliquer à tout le monde.

lundi 6 mars 2023

Ce qui est important


    C’était le samedi 15 octobre 1983.

    Je n’avais probablement rien à faire… j’ai ouvert la télévision, j’ai attendu que l’électricité statique s’estompe, que l’écran se réchauffe pour afficher une image de plus en plus claire. J’ai tourné la roulette pour passer à travers les postes. Rien au canal 10, rien au 6 et au 12 qui de toute façon étaient en anglais… J’aurais pu tenter de regarder Radio-Québec, mais il fallait mettre la roulette principale sur le U pour ensuite régler la roulette secondaire sur le bon poste UHF et la plupart du temps, les ondes étaient instables… Je suis revenu au 2, Radio-Canada. On nous montrait plein de gens dans un amphithéâtre[1] qui brandissaient des pancartes et scandaient des noms… j’ai compris Robert Bourassa, Daniel Johnson et Pierre Paradis… J’ai compris qu’on votait, j’ai compris qu’il y avait une course et qu’il y allait avoir un gagnant. Il me fallait donc prendre parti… j’ai pris pour Pierre Paradis[2], parce que c’était le plus jeune et qu’il avait une barbe.


Image générée par Midjourney
   

    Ça a été mon premier contact avec la politique et c'était du spectacle et de la compétition. J’avais pourtant la piqure, l’impression qu’il s’était passé sous mes yeux quelque chose d’important. J’ai vécu plusieurs moments politiques du Québec, du Canada et du monde… discussions constitutionnelles, le référendum de 1995, fin de la guerre froide… tout pour renforcer ma conviction qu’il se passait quelque chose d’important. Je suis resté passionné de politique, c’est l’actualité que je consommais, le sujet sur lequel j’écrivais dans le journal étudiant, ce dont j’avais envie que l’on me parle à l’école… et après le CÉGEP je suis allé en… littérature. Pourquoi ? À ce jour je n’en ai aucune idée. 

    J’ai quand même fini par aboutir en science politique à l’université, mais ma migration de littérature à science po ne s’est pas faite sans heurt… j’ai fini un satané bacc. en lettre sans la moyenne pour aller aux études supérieures… parce que j’étais un peu nul, parce que plus ou moins motivé à faire de véritables études littéraires… 

    Ma blonde de l’époque est tombée enceinte de mon fils Étéocle et, comme pour tout saut qualitatif dans la vie, une question simple s’est imposé « qu’est-ce que tu veux vraiment faire dans la vie ? » Au même moment, je lisais Le Tricheur et Le Naufrageur de Jean-François Lisée sur la période des négociations constitutionnelles sous Robert Bourassa entre 1987 et 1992… Bien que je pense encore que c’est un livre tendancieux aux conclusions cousues de fils bleus, il s’agit néanmoins d’un chef-d’œuvre de journalisme d’investigation qui donnait un sens de ce que c’était d’être dans la salle où les décisions importantes se prennent, comme celle de faire virer ou non un peuple sur une décision constitutionnelle. 

    À la fin de la belle saison, j’ai pris la décision d’aller en science politique. 

    Ce qu’on appelle la politique n’a jamais eu bonne réputation, théâtre peut-être d’une trop grande concentration de pouvoir entre certaines mains, cause de répression ou d’envie, le-la passionné-e de politique passe alors pour quelqu’un qui convoite ce pouvoir, un peu comme un anneau magique qui donne des envies de conquête mondiale à son porteur. Je ne vivais pas sur une île déserte et j’avais ma gang de lettreux… à qui un soir de party j’ai annoncé que j’allais en science politique. Sincèrement, je crois que j’ai ressenti quel;que chose qui se rapproche de quelqu’un qui fait un coming out sur son orientation/identité sexuelle… avec les mêmes « je le savais » après coup. 


    J’ai toujours ressenti la politique comme le lieu où nous décidions en équipe de la manière dont nous voulions mener notre communauté, notre société… une espèce d’endroit abstrait et sacré où nous callions collectivement les shots. Sans surprise, je suis devenu un fan de The West Wing parce que c’est la seule œuvre qui m’a semblé une représentation juste de ce que je ressens. Une scène en particulier me tire toujours les larmes. La première fois où nous rencontrons, l’assistant personnel du président, Charlie Young, celui-ci est obnubilé par l’impression d’être là où ça compte vraiment et s’exclame « I’ve never felt like this »… ce à quoi on lui répond «  It doesn’t go away. » 

    

    J’ai essayé plusieurs fois d’être au-devant de cet important que je ressentais, j’ai milité dans plusieurs partis, plusieurs associations, j’ai milité dans plusieurs syndicats… Si j’ai souvent ressenti que je n’étais pas à la hauteur, que je n’étais pas toujours cohérent, de la plus petite assemblée de cuisine au plus gros congrès, l’impression que j’ai à chaque fois est au moins celle d’être utile. C’est ce qui est important.

    

    Faire des études en science politique a radicalement changé ma perspective sur le monde (en même temps, si t’es études ne te remettent pas en question, c’est probablement parce que t’as pas fait ça comme il faut). Je me suis un peu perdu dans l’univers académique, j’ai poursuivi une semi-carrière dans un monde qui me semble manquer de rigueur et dont je ne partage pas les objectifs et les méthodes. 


    Un samedi soir d’hiver, j’étais dans le petit bureau de mon appartement froid du Plateau-Mont-Royal. Il faisait noir, il n’y avait qu’une petite lampe qui éclairait une énorme pile d’examens à corriger… la remarque s’est imposée à moi : « Ce n’est pas ça ce que je voulais faire dans la vie. »

 

 [À suivre...]

 



[1] C’était au Collisée de Québec.

[2] En toute transparence, je ne pouvais pas prévoir comment allait se terminer sa carrière.

dimanche 26 février 2023

Langues étrangères (dans l’espace, personne ne t’entendra sacrer)

     Alors que je jouais à la sirène avec Antigone (pour préserver son identité), ma fille, et que nous en étions à secourir notre huitième chat des requins, je me suis rendu compte que je jouais mes personnages (particulièrement Maurice le vétérinaire) avec un o$&!e d'accent français. J’ai tout de suite été ramené aux années 80 en banlieue de Montréal. Comme beaucoup de garçons, mes amis et moi remplissions des missions, souvent dans les cours des voisins, de la plus haute importance stratégique. On s’appelait tous Joe, on se lançait des « au secours » ou « tient bon Joe » avec un accent de l’Île-de-France. Je me suis donc demandé d’où me venait ce réflexe, de quelles histoires, de quelles lectures, de quelle écoute. Comme consommateur fanatique de SF et de fantasy… je me suis dit qu’il devait bien y avoir une réponse de ce côté. 

 Il y a probablement un peu de l’heroic-fantasy, en particulier du Seigneur des anneaux dans lequel tous les personnages se vouvoient. Toutefois, bien qu’il y ait débat sur la chose, je suis de ceux qui jugent que la première traduction(1) française est à chier. Francis Ledoux, le traducteur, a ignoré les nombreux indices laissés par Tolkien sur la manière de lire son œuvre et a démontré une ignorance crasse des instructions explicites laissée en annexe dans une section qui porte le très peu subtil titre de « On Translation ». Dans les faits, le « you » de Frodo à Sam se traduirait probablement par « tu », alors que celui de Sam à Frodo se traduirait par « vous ». On a donc biffé les relations de classes.
 
Pendant la pandémie, je me suis ramassé à jouer à Donjons et dragons avec des amis et ma douce conjointe. Étant programmé au français pratiqué dans le récit de Tolkien, j’ai un peu fait le saut quand ma douce s’est mise en tête de jouer un barbare elfe s’identifiant comme nain et dont le cri de guerre est « TABARNAC »(2). Celui qu’elle avait nommé Rollan-Brotor(3) est très vite devenu Mononc Rollan. Je me suis habitué à un point tel que quand Étéocle, mon ainé qui officiait comme DM(4), a décidé que les paysans de Phandalin parleraient comme des Français qui tentent d’imiter l’accent québécois, j’ai trouvé ça génial. Plus tard, ayant pris la relève comme maitre de jeu, j’acceptais sans problème l’idée qu’un nain travaillant sur un baleinier ait un accent des Îles-de-la-Madeleine (c’est même assez cool de jouer le reste de l’équipage comme DM).


Image conçue avec Midjourney, retouchée ensuite. 


Pour la SF, je suis plutôt un fan de Space-Opera… hormis Dans une galaxie près de chez vous, qui joue parfois spécifiquement sur le décalage linguistique, pas grand-chose. Pour les traductions de mes films préférés, bien qu’il y ait un effort pour un français international (que personne ne parle) toutes les traductions avaient inévitablement des accents franco-français, j’entends encore Han Solo crier à Luke : « Bravo, mais attrape pas la grosse tête p’tit gars ! ».

 

            Comment nous, Québécois-e, pourrions raconter l’histoire de nos mondes fantastiques et fantasmés ou de notre conquête spatiale ? J’aurais bien vu une colonie islando-québécoise sur Obéron, lune d’Uranus, dans le cadre de The Expanse… le créole de la ceinture aurait dû comporter quelques sacres et expressions bien de chez nous ! 

 

Et dans l’esprit des truckers de l’espace, il me semble qu’on est dû pour un remake québécois du Alien de 1979… si des Français peuvent faire une série de SF décentes dans un conteneur maritime, je ne vois pas pourquoi nous n’en aurions pas les moyens ! 


Je vois déjà une distribution du genre:


Je n'ai pas tous le casting mais on pourrait permuter les genres, la couleur de peau, etc. Je parle de remake, mais si quelqu’un a une histoire originale, je suis preneur. 


Je crois qu’il est plus que temps que nous nous imaginions nous même.

 

 

(1) La maison d’édition française des œuvres de Tolkien a confié la retraduction à un québécois en 2021, Daniel Lauzon. https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Lauzon

 

(2) En fait Taab’Ar’Nacht est un cri de guerre en vieux nain qui veut dire « Maudit sois-tu ennemi des miens, crève la gueule ouverte et que tes descendants pissent sur ton cadavre jusqu’à la septième génération »


(3) Le Manuel du JoueurI de Donjon et dragon donne quelques exemples de nom, Rollan est un nom elfe et Brottor un nom nain.

 

(4) Donnejonne masteure